Sur la "prophétie" de Marthe Robin

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Les événements des deux dernières années ont remis sur le devant de la scène ce qu’on appelle "la prophétie de Marthe Robin pour la France". Elle s’est rappelée de façon particulièrement forte à mon bon souvenir par deux fois en quelques jours, me décidant à exposer le fond de ma pensée à son sujet. La première, en préface d’un livre dont je ne manquerai pas de vous parler dans les jours qui viennent. La seconde, dans un texte de Philippe Ariño, dans lequel il précise qu’elle est, cette "prophétie", "une des rares béquilles qui soutient [son] Espérance en la France catholique".

C’est là ce qui me dérange : certains – et pas que des crétins, Philippe le prouve – croient dur comme fer que le renouveau de la France est tout proche, à cause de ces quelques mots. Ça m’inquiète pour deux choses : la première est que le risque existe de se contenter de cette espérance et de ne rien faire soi-même pour accompagner ce renouveau ; la deuxième est que la désillusion risque d’être très très forte.

Regardons donc un peu ce qu’est cette "prophétie".

Elle se présente sous deux formes :

1 – La première prophétie a été confiée au Père Yannick Bonnet qui, en avril 1973, est allé voir Marthe Robin pour lui demander son avis sur la dégradation sociale et morale de la France (source : bulletin des EDM n°101) :

Ce n’est rien à côté de ce qui va arriver. Vous n’imaginez pas jusqu’où l’on descendra ! Mais le renouveau sera extraordinaire, comme une balle qui rebondit ! Non, cela rebondira beaucoup plus vite et beaucoup plus haut qu’une balle !

2 – La seconde prophétie a été confiée au Père Finet, cofondateur des Foyers de Charité, en 1936 (source : bulletin des EDM n°75) :

La France tombera très bas, plus bas que les autres nations, à cause de son orgueil et des mauvais chefs qu’elle se sera choisis. Elle aura le nez dans la poussière. Alors elle criera vers Dieu, et c’est la Sainte Vierge qui viendra la sauver. Elle retrouvera sa mission de fille aînée de l’Église et enverra à nouveau des missionnaires dans le monde entier.

Source

On retrouve parfois une compilation des deux versions.

De plus, celle du père Bonnet est souvent accompagnée de l’information selon laquelle Marthe aurait dit à son interlocuteur qu’il verrait ce renouveau de son vivant.

Le père Bonnet lui-même, sur son blog, écrit ceci :

"Pour que la France, fille aînée de l’Église, se redresse spirituellement et moralement, il faut qu’elle touche le fond. Le renouveau viendra du Ciel, il sera extraordinaire." Elle avait ajouté que je verrai ce renouveau.

Pourtant, dans la préface sus-dite, il écrit :

Marthe Robin, sans que je la sollicite sur un éventuel relèvement de la France, m’avait dit ceci : "Vous n’imaginez pas jusqu’où la France descendra, mais VOUS VERREZ le renouveau sera extraordinaire". À l’époque, je n’avais pas douté un instant, non seulement que je le verrais, mais que [...]

Il insiste lui-même sur le "VOUS VERREZ", dont il semble tirer la conclusion que Marthe lui a effectivement dit qu’il le verrait de son vivant, ce renouveau. Or, cette phrase ne dit absolument pas ça : ce "vous verrez" ne ressemble pas à une information capitale, mais seulement à une façon d’appuyer son propos : "Tu verras que j’ai raison". De plus, en nous plaçant dans une logique chrétienne, on peut dire que "vous verrez" ne sous-entend pas "de votre vivant"…

De plus, il ne me semble pas inutile de se rappeler que nous ne savons ni le jour ni l’heure. C’est vrai pour la fin des temps, mais c’est vrai aussi pour tout le reste : je n’ai pas souvenir qu’aucun prophète de l’Ancien Testament ait jamais daté ses prophétie, ni la Vierge à aucune de ses apparitions. La méfiance me semble saine à l’encontre d’une prophétie datée.

C’est d’ailleurs ce que le père Bernard Peyrous, postulateur de la cause de béatification de Marthe Robin, affirme : "je peux vous assurer qu’on ne peut pas dire que Marthe ait fait une « prophétie » sur l’avenir de la France. Bien sûr, elle avait des opinions sur notre pays. Mais elle a rappelé plusieurs fois qu’elle ne connaissait pas l’avenir. Et surtout qu’elle se plaçait dans une autre perspective concernant le futur…"

Pourtant, le père Bonnet est convaincu de voir ce renouveau avant sa mort, et a fini par convaincre un paquet de monde. C’est ainsi qu’il peut écrire sans frémir, sur son blog toujours, des phrases comme celles-ci :

Non, j’en suis sûr, on ne pouvait avoir pire [que François Hollande] pour diriger le pays et, compte tenu du message de Marthe, je suis soulagé, la grande dégringolade est en marche.

Ce "Youpi, tout va mal, il était temps" est profondément malsain. Si "À toute chose malheur est bon", on ne peut en revanche pas se réjouir du malheur en lui-même. D’autant moins que la tentation dans ce cas est grande d’accompagner ce malheur, voire de l’encourager, pour faire advenir le bien qui doit en découler plus rapidement. C’est en gros ce que prônaient certains lors de l’élection de 2012.

Mais même sans aller jusque là, je crains que cette certitude que tout va aller mieux rapidement empêche de se préparer à ce qui va se passer avant. Ne soyons pas naïfs : ce n’est pas le mariage gay qui nous met "le nez dans la poussière". Le mariage gay, c’est un grain de poussière dans une narine. Croire qu’on est arrivés au fond du gouffre parce qu’on a passé quelques heures en garde-à-vue ou parce qu’on risque 18 mois de prison avec sursis, ce n’est plus de la naïveté, c’est de la connerie. Voire de la folie dangereuse : il nous arrivera largement pire, c’est évident. Pour avoir une petite idée de ce qu’on risque, jetez un œil en arrière sur la Terreur, la guillotine et la Vendée ; ou sur l’Irak en ce moment ; ou sur le Kosovo. Il n’est pas impossible qu’on en arrive là, surtout si tout ce qui se passe aujourd’hui n’est comme je le pense que la continuation de la Révolution française, sous d’autres formes. Pour le moment.

Le père Bonnet, qui croit qu’il verra le renouveau de la France, ne semble pas avoir intégré tout ça dans sa pensée. Ou bien il est insensé : se réjouir de ce genre de choses n’est pas d’un homme sain. Hélas, ceux qu’il entraine à sa suite à croire que ce renouveau est tout proche risquent de déchanter sévèrement le jour où tout ça leur tombera sur la figure. Et surtout, n’y étant pas prêts, ils risquent bien de faire partie des premières victimes, et donc de ne jamais voir le renouveau.

Être empli d’espérance est une bonne chose, c’est même nécessaire pour ne pas tomber dans l’excès inverse, qui consiste à dire que de toute façon tout est foutu, qu’on ne verra jamais le mieux, et qu’on ferait mieux de se laisser crever tout en profitant un maximum de ce qu’on a maintenant, quitte à accélérer la chute.

Mais fausse est l’espérance qui conduit à s’asseoir au bord du chemin et à attendre que le mieux arrive. Cette prétendue espérance s’appelle en fait l’optimisme. Bernanos disait que l’optimiste est un imbécile heureux, et le pessimiste un imbécile malheureux.

Nous n’avons pas le droit d’être des imbéciles : un imbécile regarde le monde sans rien comprendre à ce qui se passe, et donc sans pouvoir rien faire de bon pour le monde.

Ne faisons pas de Marthe Robin une imbécile heureuse, une naïve exaltée : ce serait lui faire insulte, comme n’ose pas le dire aussi directement le père Peyrous. Et ne l’utilisons pas pour justifier notre imbécilité, ce serait encore pire.

C’est vrai dans un sens, c’est vrai aussi dans l’autre : laisser l’évocation du nez dans la poussière faire de nous des imbéciles malheureux – comme j’ai trop souvent tendance à le faire – est tout aussi insultant.

Prenons les deux, et préparons-nous au pire en sachant que le meilleur a de toute façon déjà gagné, et que si nous ne le voyons pas de notre vivant, nous le verrons de notre éternité.

Ajout le 5 juillet : trouvé cette image sur Fb. Elle en dit beaucoup plus sur l’optimisme qu’elle ne le pense.

optimismeRappelons qu’une tortue qui se retrouve sur le dos finit par mourir.

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