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Henri sortait tout droit de Polytechnique. Il avait travaillé d’arrache-pied pendant ses trois années d’études, ne s’autorisant aucun divertissement, aucun loisir, ne prenant jamais de vacances. Ça avait été payant : il était arrivé dans le peloton de tête de sa promotion, avec les honneurs.

Pour fêter cette réussite, il s’accorda quelques jours à la campagne, dans un refuge de montagne que ses parents possédaient. Il passait de longues heures de farniente sur le bord d’un petit lac qui reposait sur un plateau creusé au flanc de la montagne, et où venait parfois boire un bouquetin solitaire avant de disparaître par une façade si abrupte qu’il aurait été insensé de seulement songer à s’y aventurer sans assurance ni entraînement. Et, quand ses jambes commençaient à bouger toutes seules, il allait s’y plonger, nu tout entier, puis enfilait un pantalon de toile épaisse et partait pour de longues marches dans les alpages. Il goûtait aux plaisirs simples de la vie au grand air, laissait son esprit s’imprégner du cri de la buse, du couinement du mulot ou du chant du moineau, dont je me demande soudain si on en trouve dans les alpages. Le nez au vent, il aspirait à grandes goulées gourmandes cet air plein d’odeurs d’herbe et de sapin, en emplissait ses poumons avec délice et volupté.

C’est au cours d’une de ces randonnées qu’il croisa un berger. Un vrai berger, comme dans les livres de photographie, avec le gilet en peau de mouton, le bâton à la main et le béret sur la tête. Il était assis sur une pierre, et portait de temps à autres à sa bouche une rondelle de saucisson ou un bout de pain, qu’il découpait avec un couteau au manche solide et à la lame brillante d’avoir si souvent tranché le lard qu’on met dans la soupe au coin du feu. Henri s’approcha de lui de l’air du promeneur distrait qu’il était vraiment. L’homme lui fit signe de s’asseoir à son côté, et lui tendit un bout de pain et son saucisson. Henri mangea, laissant le goût rude et sauvage du saucisson envahir sa bouche, depuis trop longtemps habituée à la fadeur citadine. Puis il écouta le silence parler pour lui, entre les bruits de mastication de son voisin et les bêlements du troupeau.

Enfin, lorsque le silence se fut tu, il demanda au berger :

« Si je vous dis combien votre troupeau compte de moutons, m’en donnerez-vous un ?
– Si tu me dis combien j’ai de moutons, je te laisse même choisir celui que tu veux…

Henri calcula méticuleusement, calcula la superficie de la surface couverte par le troupeau, pensa « asymptotes », « paraboles », « courbes de Gauss », et déclara :

– 759, vous avez 759 moutons.
– Eeeh bé, répondit le berger, qui avait trop regardé Franck Dubosc. Je n’ai qu’une parole : choisis donc le mouton qui te plait, emmène-le chez toi, qu’il croisse et multiplie, ajouta-t-il, car il avait aussi trop lu la Bible.

Henri choisit le plus beau des 759 moutons du berger, et s’apprêtait à repartir quand le berger lui tînt à peu près ce langage, car il avait appris la Fontaine quand il était petit :

– Té, fieu, si je te dis de quelle école tu sors, tu me le rends, ce que tu viens de gagner ?

Henri accepta le pari, car il ne voyait pas comment ce brave homme pourrait le deviner, surtout qu’il était apparemment plus littéraire que matheux, et donc limité intellectuellement.

– M’est avis que tu sors de l’X, déclara le berger, qui avait trop regardé Max Dorcel.
– Comment le savez-vous ? s’étonna Henri.

Le berger eût un grand sourire sous sa moustache : « Té, tu allais partir avec mon chien, fieu ».

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