Étiquettes

, ,

J’entends parfois dire ici ou là que je suis un mal-pensant, un de ces odieux qui rappellent aux braves gens les heures les plus sombres, un de ces monstres qui, en 1940, aurait cru en Pétain comme tout le monde au lieu d’aller rejoindre de Gaulle, comme le firent quelques centaines de personnes. Un ignoble, un affreux. Un puant. En général, je réponds : « oui ». Et pourtant, parfois, je me surprends à être un mec bien. Tenez, l’autre jour, par exemple…

C’était devant la gare Saint-Lazare, vers 17 heures. Après une journée de travail harassante, je rentrais chez mes parents, en banlieue, pour y fêter en famille la fin de l’année passée et le début de la prochaine. J’étais fatigué, et même un peu malade, ce qui peut aider à expliquer – sans aucunement l’excuser – l’odieux drame qui allait advenir. En approchant, j’aperçus à l’entrée de la gare que quelqu’un vendait, comme souvent, le journal L’Itinérant. Les quelques dernières fois que j’étais passé en ce lieu, j’avais eu droit, en vrac, à un vieillard rhumatisant sentant le fond de poubelle, qui insultait copieusement tout le monde, même ceux qui s’apprêtaient à sortir de leur poche les deux euros nécessaires à l’achat du journal sus-nommé ; ou un homme entre deux âges, sentant le fond de poubelle, qui s’accrochait désespérément avec des larmes dans les yeux et une haleine de chacal mort au bras des malheureux s’étant laissé approcher de trop près ; ou encore un jeune zombie, plus mort que vif, et sentant le fond de poubelle, qui semblait ne regarder que l’intérieur de son crâne, et qui se réveillait parfois pour lancer d’une voix lugubre et caverneuse : « Demain est reporté, braves gens ! ».

Cette fois, c’était une jeune fille. De loin déjà je l’entendais souhaiter de joyeuses fêtes aux passants, d’une voix joyeuse et méditerranéenne, où l’on sentait une certaine fatigue, qui en rehaussait le ton noble et fier. C’était un peu la voix d’une vendeuse de fromage de chèvre dans un souk quelconque autant que nord-Africain, qui ne ménage pas sa peine mais sais que de la réussite de sa vente dépend le repas du soir des ses petits frères et sœurs, et y met donc tout son cœur. A mesure que je m’approchais, je commençais à distinguer les traits de la demoiselle sous le bonnet péruvien qu’elle portait comme un diadème ; des traits fins et doux, sans rides, sans ces tâches grises qu’appose le froid aux joues des gens habitants trop longtemps dehors, sans la dureté habituelle des mendiants et quêteurs. Troublé, je continuais de m’approcher, jusqu’à n’être plus qu’à un mètre d’elle. C’est alors qu’elle me regarda. J’eu soudain l’impression que les nuages venaient de s’ouvrir au dessus de moi, me plongeant dans la douceur d’un soir d’été ; je n’étais plus devant une morne gare parisienne par un soir de grisaille hivernale, mais sur une plage de Copa, ou de Cabana, mollement étalé sur une serviette sentant la lessive et l’orange, une beauté brésilienne me disant des mots doux à l’oreille. Et dans ses yeux, nulle plainte, nulle demande, seulement une douceur et un calme infinis.

C’est en pensant aux trois précédents miséreux que j’ai ostensiblement refusé de lui acheter son journal. Ça aurait été complètement discriminant envers les gens qui sentent le fond de poubelle.

Publicités