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On n’avait rien demandé, on nous donne tout. On existe, sans le savoir, sans savoir ce que ça veut dire, sans même savoir que ça existe, d’exister. On apprend, on découvre qu’on est. On apprend, on découvre qui on est. On suit la route, sans se poser de questions, en posant beaucoup de questions ; pour le moment, il n’y en a pas encore de mauvaises. On continue de suivre la route. On découvre beaucoup, on apprend ; plus ou moins. Parfois, on rencontre des fourches ; on nous dit de choisir une direction ; on ne sait pas, ni l’une ni l’autre, où elles mènent ; on croit choisir, quand d’autres choisissent pour nous. Ce n’est que le début.

On continue à suivre la route, en croyant avoir tracé la sienne propre, sans voir qu’on marche tout en parallèle, sans voir que le but est le même pour tous. D’ailleurs, le but, on ne le voit pas. Alors on avance dans le noir, en prenant l’écran qu’on a dressé devant nous pour la lumière. Et on y croit, sincèrement. On continue à faire des choix qui nous mènent tous au même endroit.

On a payé cher pour en arriver là : de l’argent, et du temps. On y est. On est content d’y être. Sinon on fait semblant. Parce qu’on a payé cher. Parce que d’autres ont payé cher pour nous. Parce qu’il faut rendre ce qu’on peut rendre ; l’argent, donc : le temps ne se rend pas. Le temps ne se prête pas, ne se place pas, ne s’économise pas. Il est utilisé, ou perdu. Souvent, on utilise son temps à en perdre le plus possible, le plus vite possible, le plus irrémédiablement possible. Et après l’avoir bien perdu, il faut le perdre encore plus à rendre ce qu’il est possible de rendre, et qui n’a donc aucune espèce d’importance. Si on peut le rendre, on peut le retrouver. Le temps ne se rend pas, il se prend.

Il faut rendre ; l’argent. Alors qu’il faudrait prendre ; le temps. On fait ce qu’on a appris à faire aux âges où il faudrait apprendre à être. On se persuade qu’on est «fait pour ça», quand c’est ça qui ferait bien d’être fait pour nous. Les plus doués arrivent même à s’en convaincre. On se donne à fond à. On se dévoue intégralement pour. On s’implique à 100% dans. On rentre chez soi la tête épuisée, et les jambes lourdes de s’être retenues de courir. On s’endort la tête pleine des questions qu’on ne se pose pas dans la journée parce qu’il faut «rationaliser le circuit de production», ou «se mettre dans la peau du lecteur moyen», ou «solutionner le problème», ou «analyser la conjecture»… Et on se réveille chaque matin fatigué d’avoir rêvé une vie d’aventures.

On avait des amis. On a des collègues.

On avait un emploi du temps. On a un emploi ; et plus de temps.

On avait des rêves. On a des plans de carrière.

On avait des idéaux. Nous restent les débats.

On avait des hauts. On avait des hauts…

Pour peu qu’on soit un peu dingue, ou naïf, ou distrait, on finit par faire des enfants. On aimerait bien en « avoir », mais ça demande du temps. Qu’on n’a toujours pas. Les responsabilités l’ont remplacé. Avantageusement, se persuade-t-on. Là encore, les plus doué s’en convainquent ; les autres les envient. Alors, ces enfants, on les « fait ». Puis on donne de son argent à d’autres personnes pour qu’elles s’en occupent. Et pour pouvoir se permettre de donner cet argent, on travaille (beaucoup) plus, pour gagner (un peu) plus. On a encore moins de temps pour s’occuper de nos enfants. A leur tour, ils arrivent aux croisements de leurs vies. On n’a pas le temps de leur dire que les vrais choix ne sont pas «anglais ou allemand LV1», «première S ou L», «judo ou tennis», mais «vivre ou faire semblant». Les enfants apprennent en imitant. En nous imitant. Ils font donc semblant.

On vit enfin dans une maison qui n’est plus à moitié à la banque. Mais elle n’est pas non plus à nous : on y a passé tellement peu de temps.

On arrive à la retraite, 5 ans avant l’âge où nos enfants y auront droit. On en avait marre de travailler pour rien. On réalise que ne rien faire pour personne n’est que modérément plus enthousiasmant. On vieillit. On perd ses parents. On réalise que c’est nous le prochain, mais pas tout de suite. On a peur. Sans trop savoir si c’est parce qu’on est le prochain, ou parce que c’est pas pour tout de suite. On s’ennui. On aimerait dire à nos petits-enfants ce qu’on n’a pas eu le temps de dire à nos enfants, et qu’eux n’ont pas le temps de leur dire non plus, tout occupés qu’ils sont à continuer à nous imiter. Ils croient pourtant s’être «libérés du poids de la volonté de leurs parents». On l’a cru aussi ; comme nos parents l’avaient cru. Mais nos petits-enfants ont mieux à faire que de venir nous voir. Ils s’entrainent à faire semblant de vivre. Certains font même de grandes écoles, pour faire semblant mieux que les autres.

On finit par s’éteindre, discrètement ratatiné, comme une bougie, sauf qu’elle a brillé. On se persuade qu’on a vécu, pour oublier qu’on meurt. Les meilleurs, pour une fois, n’arrivent pas vraiment à s’en convaincre. Parce que ça demande du temps. Et du temps, ils n’en ont plus.

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Sortir de ce chemin qui ne mène à rien en passant par nulle part. Tous les skieurs vous le diront : faire du hors-piste est dangereux, mais infiniment plus exaltant. Voyager par les petites routes est plus long que par l’autoroute, et on se perd plus, mais on arrive plus heureux, d’avoir vu des endroits que plus personne ne voit plus, d’avoir trouvé son propre chemin. Certes on arrive au même endroit que les autres, mais on y arrive heureux.

J’aimerais pouvoir arriver à la mort heureux. Fatigué d’avoir lutté, de m’être battu, de n’avoir pas toujours suivi le chemin, de m’être parfois planté, de m’être fait taper sur le coin du nez par un rodeur de passage, mais heureux d’avoir tracé ma voie. Et de l’avoir aussi peut-être ouverte pour d’autres, tout en leur montrant qu’il ne s’agit pas de suivre toute ma voie, mais de s’appuyer dessus pour avancer, quitte à en sortir pour avancer mieux, ou au moins essayer.

Et dire à la mort quand elle viendra me chercher : «C’est un vivant que tu viens chercher». Et la suivre, en homme libre.

AccidentLaisser une trace sur l’autoroute, c’est rarement une bonne chose…

Coïncidence cocasse : dans Le Point, une publicité : « La vie offre bien plus qu’une Volvo. Exister plutôt que vivre. Chasser plutôt que séduire. Crier plutôt que se taire. Prendre plutôt que demander. Oser plutôt qu’obéir. » « Exister plutôt que vivre », ou le végétatisme comme argument de vente. Imparable.

Mise à jour, le 25/11

Ce texte, écrit sous le coup d’un profond dégoût et d’un ras-le-bol généralisé, et sous l’influence – pas forcément néfaste – d’un débat sur un autre blog, est à nuancer. C’est d’ailleurs ce qui est en cours dans les commentaires, que je vous invite à lire : certaines questions y sont posées, qui méritent de l’être.

* « Mourir, cela n’est rien
Mourir, la belle affaire !
Mais vieillir… Oh ! vieillir »
Jacques Brel

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