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Après Être et avoir (qui nous prouvait par A+B –  si j’ose dire – que « copain » et « ami » s’écrivent exactement de la même façon) et Entre les murs (qui nous apprenait les élèves et les profs sont égaux, et ont chacun autant à apprendre de l’autre), le cinéma français nous offre une autre perle sur l’école : Ce n’est qu’un début, ou le parcours, sur deux ans, d’une classe de maternelle a qui on a fait faire de la philosophie. « Qu’est-ce que la richesse ? Un chef ? La loi ? La différence ? L’amour ? La mort ? La liberté ? », voilà les questions que se posent « Azouaou, Louise, Abderhamène et les autres », nous annonce le petit (12 pages, quand même) fascicule publicitaire édité par le Nouvel Obs.

A l’origine du projet, une réalisatrice qui trouve dommage que rien ne soit proposé pour « échanger sur le sens (le sens de quoi ? Mystère…) avec les enfants », hors le catéchisme. Lequel impliquait selon elle un risque de « parti-pris », ce qui est évidemment vrai. Vouloir parler du sens avec ses enfants sans parti-pris est un droit élémentaire, je souscris donc. De même qu’à sa volonté de « ne rien fabriquer. Se contenter d’observer » pour « apprendre à réfléchir » à ces enfants. Parfait. Et quand Michel Tozzi, « qui milite depuis des années pour faire philosopher les enfants dès la maternelle », annonce fièrement que « l’enjeu, c’est de former un futur citoyen qui ne s’en laissera pas compter, ni par la propagande ni par la publicité. Un citoyen réflexif qui pensera par lui-même », on ne peut là aussi qu’acquiescer vigoureusement.

C’est au moment où j’ai ricané douloureusement que mon rédac’ chef a réalisé que je ne l’écoutais pas, et que j’ai donc rangé ce papier dans ma poche pour pouvoir le lire plus tard. C’est dans le métro que j’ai continué à ricaner sauvagement, au point de faire peur à mes voisins de wagons. C’était d’abord des petits détails, des petites phrases sans grande importance : le réalisateur qui se réjouit d’avoir eu « la chance de tomber sur une classe multi-culturelle » (sans blague, suffit de voir les trois prénoms que vous donnez…), « ces philosophes en culottes courtes (sans déconner, qui porte encore des culottes courtes aujourd’hui ?!) qui se nourrissent du métissage de leurs cultures » et qui « prennent le temps de réfléchir au sens de la vie, à la mort, à l’identité culturelle ». Poncifs d’usage pour lecteurs bobos ? Admettons, jusque là, rien de plus idiot que dans n’importe quelle autre page du Nouvel Obs, du Fig ou de Libé.

Là où ça devient un peu plus gênant, c’est quand on apprend qu’au début, ça marchait pas génial : il n’y avait « pas d’autre évolution dans le raisonnement que celui impulsé par Pascaline (l’institutrice) qui essaie de les emmener d’un point A à un point B ». Ah ? Ah bon. Mais, euh, le but n’était pas de laisser les enfants réfléchir par eux-mêmes ? Soudainement, on apprend qu’il faut quand même les guider jusqu’à un point B. Point B dont on craint d’imaginer la teneur en lisant certains propos des réalisateurs, qui rapportent par exemple, émerveillés par tant de fraicheur, l’intervention de « N’dicou, la petite Sénégalaise, qui parle de la liberté qu’elle éprouve au Sénégal et qu’elle n’éprouve pas en France ». Ou quand on lit cette phrase terrible de Pascaline, la maîtresse : « Ici, […] pas de morale, pas de bonne ou mauvaise réponse ». Donc pas de Vérité non plus. A quoi bon discuter, alors ?

Relativisme absolu, pro-métissage à tout bout de champs (jusque dans la choix de la classe, où seule Louise semble avoir un prénom « européen »), absolutisation de la parole de l’enfant (au démarrage de la crise, « ils nous renvoyaient des choses comme : « Je suis différent de toi, mais on peut quand même parler ». Alors que, derrière, tout le monde paniquait ». Oui, c’est mignon, mais pas de quoi en faire une parole de salut au milieu de la tempête, quoi)… Tout ça transpire à chaque ligne de ce document. Comment peut-on imaginer une seule seconde que ces enfants n’aient pas été influencés par leur instit’, même sans volonté claire de celle-ci ?

Je n’ai pas vu le film. Mais cette seule plaquette publicitaire (donc rédigée par l’équipe travaillant autour du film. Donc j’imagine supervisée et validée par les producteurs) en dit long sur le vrai objectif de ces philosopheurs d’enfants. Et on aurait voulu que Tozzi, dans un élan de Vérité irrépressible, nous annonce que « l’enjeu, c’est de former un futur citoyen qui ne s’en laissera pas compter, ni par la propagande ni par la publicité, et surtout pas par le réel. Un citoyen réflexif qui pensera de lui-même comme il faut penser ». Là, on y aurait cru.

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Chez Causeur, on a vu le film.

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