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L’alerte avait sonné en même temps que les douze coups de minuit à l’horloge du clocher. Les habitants étaient sortis en courant de chez eux, dans la lumière brulante des flammes qui rongeaient la forêt, et léchaient déjà les maisons les plus à l’extérieur du village.

Tous les hommes s’étaient déjà réunis sur la grand-place quand monsieur le maire est arrivé. Il a pris sa voix des occasions graves, et a déclaré : « Mes amis, nous devons sauver ce village : nous sommes devenus au fil du temps un modèle politique pour tous nos voisins, et notre disparition serait une perte dramatique pour toute la région. Plus, peut-être. C’est pourquoi nous devons agir pour sauver notre village des flammes ! »

C’est alors que monsieur l’abbé a lui aussi pris la parole. Il avait comme à son habitude le visage calme et doux, et sa voix était forte et claire, et couvrait le tumulte du feu qui, derrière lui, dépassaient en hauteur la croix du sommet du clocher de l’église. « Mes frères, nous devons surtout sauver ce clocher des flammes. Si la mairie est au service des hommes, l’église est au service de Dieu. Ses cloches résonnent depuis des siècles dans la vallée, rappelant aux bêtes des forêts et aux oiseaux du ciel que Dieu nous a donné pour mission de les soumettre à notre service, et aux hommes qu’ils ont été créés à l’image de Dieu. Ces cloches sont un appel permanent à aimer Dieu comme lui nous aime. Si elles ne sonnent plus, alors nous oublierons Dieu, et tomberons dans le péché mortel. C’est avant tout pour cette raison que nous devons les sauver, pour nous sauver nous-même. »

Monsieur le maire n’aimait pas se voir reléguer en seconde position, et il fit la moue.

C’est alors que le plus gros propriétaire du village pris la parole à son tour. Son principal entrepôt était déjà léché par les flammes, et son angoisse visible contrastait avec la maîtrise du maire, et le calme de l’abbé. « Mes amis, il faut éteindre ce feu au plus vite ! Que nous importent le son de cloches et l’idéal politique que nous représentons ? Il y a plus grave : si nos entrepôts brûlent, c’est la famine assurée pour nous et nos familles. Nous serons réduits à mendier de l’aide à nos voisins, alors que nous les nourrissons depuis des siècles de notre blé et de nos moutons, et que la laine de ceux-ci les habillent depuis la nuit des temps. Nous serons obligés de quitter notre village, pour aller quémander le pain nécessaire à notre survie aux quatre coins du monde ! Est-ce cela que vous voulez ? »

Monsieur le Maire s’interposa vivement : « Comment osez-vous parlez de choses si bassement matérielles alors que ce sont des siècles de culture et de pensée qui risquent de disparaître avec nous ? » « Il a raison, mon fils, à tout ceci Dieu pourvoira, tant que nous ne laissons pas sa voix mourir dans les montagnes… »

Le propriétaire blêmit : les flammes entouraient maintenant son plus grand entrepôt.

Les villageois à présent commençaient à discuter entre eux, et se divisaient en trois groupes : ceux qui voulaient sauver le village pour son héritage philosophique, ceux qui craignaient pour leurs biens et leurs familles, et ceux qui priaient le ciel de leur épargner une telle catastrophe. Le village était maintenant encerclé ; et tous continuaient à se battre pour savoir quelle était la meilleure raison de sauver le village.

Au matin, le village n’était plus qu’un tas de débris fumants. Et au milieu des ruines, le maire, l’abbé et le propriétaire discutaient toujours. Chacun reprochait aux autres de n’avoir pas vu à quel point il était important de sauver le village pendant qu’il en était encore temps.

Et sur la place maintenant entourée de murs noircis, la fontaine – qui la veille encore coulait, forte et généreuse – était silencieuse. Seule une goutte en tombait parfois, lourdement, et s’écrasait en un « ploc » misérable.

La fontaine pleurait, de désespoir et de fatigue. Fatigue d’avoir chanté toute la nuit au milieu des flammes. Désespoir de n’avoir pas été entendue.

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