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Cette non-affaire commence sérieusement à me courir sur le haricot.

Rappel des faits : Cannes, 8e jour de Festival. Lars von Trier a confessé « comprendre Hitler, comprendre l’homme », non sans rappeler « on ne peut pas dire que c’est un type bien » et non sans préciser qu’il n’est « pas pour la 2e Guerre mondiale », mais « pour les juifs » (voir la vidéo, en anglais)

A force de s’écraser ainsi, et la chaleur aidant, il ressemble drôlement au fameux tapis rouge. En moins chic. Il fait plus « carpette rouge », à vrai dire.

Aussitôt, scandale : le monde du cinéma s’indigne ; les deux actrices de son dernier film menacent de refuser de monter les marches s’il ne s’excuse pas platement. Ce qu’il fait, se transformant ainsi en serpillière usagée. Las, ça ne suffit pas : le lendemain, le Crif se fend d’un communiqué où il se déclare « indigné » (comme à chaque fois, ce qui rend le mot moins frappant, à la longue), et affirme que « Lars von Trier n’a rien à faire dans un festival de Cannes dont une partie des participants auraient été envoyés en camp d’extermination par Hitler, cet homme pour qui il éprouve tant de sympathie ». Ce qui est d’ailleurs à pisser de rire, puisque ça sous-entend assez clairement que le milieu du cinéma compte plus de juifs que d’autres milieux. Si Jean-Marie ou Dieudonné avait osé suggérer la même chose, le Crif aurait à coup sûr pondu un communiqué, pour « s’indigner ». Enfin bon, on n’est pas là pour se moquer des cons, y’aurait trop de boulot.

Et dans la foulée, le festival annonce que Lars von Trier n’est plus le bienvenu. Tout en laissant son film en jeu, d’ailleurs. Sévère, mais juste, comme le bailli de Montfaucon.

Dans les jours qui suivent, chacun sur la Croisette y va de sa petite seconde d’indignation. On ne sait jamais, on pourrait bien ressortir le « qui ne dit mot consent ». Alors dénonçons, dénonçons, enfonçons joyeusement un collègue, soyons celui qui remuera le plus le couteau dans la plaie, prenons le maquis avec enthousiasme contre cet ignoble qui a « compris Hitler ».

Ce qui me court sur le haricot, c’est qu’il n’y a là aucun scandale. Comprendre un homme, ce n’est pas l’absoudre de quoi que ce soit, c’est simplement se glisser un instant dans son humanité, et essayer de compatir. De même que je souffre en ce moment avec DSK – et ce qu’il soit coupable ou innocent, ce qui ne change rien au fait qu’il doit vivre un moment excessivement difficile – ; de même que je souffre avec Dupont de Ligonnès, qui ne doit pas rigoler beaucoup non plus en ce moment, et avec sa famille et ses proches ; de même suis-je capable d’imaginer ce qu’a ressenti Adolf dans son bunker pour ses derniers jours (Cf. article précédent, et profitez-en pour regarder la Chute, qui, rappelons-le, avait fait scandale à sa sortie), ce qu’a ressenti Benito au moment d’être fusillé par son propre peuple, ce qu’a ressenti Robespierre au moment où il montait sur l’instrument qu’il avait tant utilisé, etc.

Cette non-affaire est très instructive sur ces gens qui nous gouvernent, qui nous disent quoi penser, qui nous pondent des lois en tout genre… En refusant de leurs frères humains qu’ils soient capables de compatir avec les individus terrifiants dont l’Histoire est remplie, ils excluent ceux-ci du cercle des humains. D’ailleurs, ils les appellent volontiers des « monstres ». Même pas des « gens monstrueux »  (ou des « personnes souffrant de monstruosité »), juste des « monstres ». Comme Frankenstein ou Godzilla. Et inversement, les gens qu’ils aiment, avec qui ils prennent des pots, dinent, voire font des partouzes, ne peuvent pas faire quelque chose de monstrueux. Ben non, ils sont tellement « gentils », « doux »… humains en un mot.

Ce qu’ils nient si farouchement, c’est que l’humain est capable d’horreur, qu’en lui se battent sans fin le Bien et le Mal, et sans jamais de victoire définitive de l’un ni de l’autre. Adolf Hitler a aussi fait le bien. L’Abbé Pierre a aussi fait le mal.

Refuse cela, c’est ignorer ce qu’est l’homme. Notons bien que c’est tout à fait compréhensible : il n’est jamais facile et joyeux de regarder dans les yeux d’un de ces « monstres » et de s’y voir reflété. Il est tellement plus facile de se persuader que le Mal absolu ne peut rien sur nous. Alors quand le mal paraît mineur, on déclare qu’il n’est pas un mal. Et quand il est trop terrible, trop flagrant, on déshumanise celui qui le commet. Rappelons, pour gagner un point Godwin, que ce même Adolf a commencé par… déshumaniser les Juifs (et que « le foetus n’est pas encore humain », tiens donc)

Mais le refuser avec une telle force et une telle violence, c’est nier ce qu’est l’Homme. Et ça, quand on prétend le diriger, l’Homme, c’est un tout petit peu gênant, non ?

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