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Roger Busse était un de ces ébénistes qui cisèlent le bois comme d’autre taillent le diamant. Chacun des meubles qui sortait de son petit atelier était une perle, un chef-d’oeuvre, une merveille. Ces meubles faisaient la fierté des habitants de Trifouilli-les-Coquelicots, son village. Le maire de Trifouilli-les-Coquelicots avait même nommé Roger Busse Trifouillou-Coquelitois d’honneur, ce qui n’arrivait qu’une fois par siècle.

Un beau jour, un riche Trifouillou-Coquelitois fit savoir qu’il envisageait d’acheter une armoire pour en faire cadeau à son fils et sa future belle-fille, à l’occasion de leur mariage, l’année suivante. Roger Busse, l’apprenant, se mit donc au travail. Il savait que ce fermier avait au moins autant de goût que d’argent, et espérait bien se mettre à l’abri du besoin pendant quelques temps avec cette vente. Il fabriqua l’œuvre de sa vie : une armoire grandiose, à la fois solide et légère, aux pieds plus fins que les échasses du héron, au corps massif et rassurant. Sur sa porte étaient sculptées les légendes de la région. S’y côtoyaient des loups et des saints, des bergères et des rois. Chaque étagère était taillée dans un bois précieux.

Quand il l’eut finie, la rumeur publique en avait déjà fait la 8e merveille du Monde. Et les Trifouillou-Coquelitois se pressèrent dans atelier sous des prétextes fallacieux pour entrevoir ne serait-ce que le bout de la clé de cette armoire magnifique.

Las. Le riche fermier alla acheter son cadeau de mariage chez un ébéniste d’un village voisin, Perpète-les-Andélys, village avec lequel Trifouilli-les-Coquelicots entretenait par ailleurs une certaine rivalité. Cet ébéniste, d’assez bonne réputation, était nommé Bernard-Olivier Ingue. Certes, Roger Busse en convenait volontiers, ses meubles étaient de beaux meubles. Leur solidité en faisait une référence dans la région, et même au-delà. Mais ils étaient autrement plus rustiques que l’armoire que lui avait fabriquée pour l’occasion, et cette rusticité même les rendaient assez peu adaptés à l’usage qui allait en être fait ici.

Monsieur le Maire, apprenant la nouvelle, ordonna au tambour du village de lire un texte dans lequel il expliquait qu’il trouvait étonnante la décision du riche fermier d’aller acheter fort cher ailleurs quelque chose qu’il pouvait trouver, pour un rapport qualité/prix au moins équivalent, dans son propre. Il ne manqua pas non plus de signaler que les habitants de Perpète-les-Andélys, eux, avaient tendance à acheter leurs meubles chez monsieur Ingue, ce qui était tout-à-fait normal et logique, puisque ses meubles, nous l’avons dit, étaient très bien aussi. Il précisa enfin que le transport de ce meuble, par carriole tirée par un cheval, de Perpète à Trifouilli allait coûter cher en avoine, et qu’il ne semblait pas absurde de chercher à faire des économies sur le transport, l’avoine devenant de plus en plus rare, et donc chère.

Pascal R., lui, tenait dans la région une gazette polémique. Le message du maire de Trifouilli lui parvint. Aussitôt, il s’indigna dans sa gazette en ces termes : « C’est honteux, monsieur le maire est un ignoble xénophobe, voilà qui rappelle les heures les plus sombres de Trifouilli-les-Coquelicots ». Comme c’était son discours habituel, nul n’y prêta réellement attention.

L’histoire fut relancée quelques mois plus tard, lorsque l’armoire de Roger Busse fut achetée par un riche commerçant de Perpète-les-Andélys, qui avait entendu parler de la magnificence de ce meuble hors du commun. Il l’acheta donc. Pascal R., l’apprenant, s’empressa d’aller voir le maire de Trifouilli pour savoir ce qu’il pensait du fait qu’un Perpètains-Andélois n’achète pas chez lui, mais vienne acheter ailleurs. Il espérait bien sûr que le maire lui réponde : « C’est une honte, que chacun achète chez lui et tout ira mieux », ce qui lui aurait permis de le traiter une fois encore d’abruti et de xénophobe. Mais monsieur le Maire, au contraire, lui répondit : « Si même nos rivaux de toujours finissent par venir acheter chez nous, c’est bien la preuve que nos meubles sont au moins d’aussi bonne qualité que les leurs. Nous avons donc deux bonnes raisons d’acheter nos meubles à Roger Busse : ses meubles sont les meilleurs, et en plus en achetant chez lui nous donnons du travail à un ami, un voisin, et à de nombreux autres amis et voisins qui travaillent, indirectement ou directement, pour lui. Ainsi tout le monde y gagne ».

Pascal R. n’y trouva rien a redire. Il convainc de bonne grâce qu’en effet c’était logique, et changea de profession pour trouver un enfin métier honnête (parce que franchement, gazetier, déjà à l’époque…). Il faut dire qu’il aurait fallu être de très mauvaise foi pour conclure autre chose

Et à Trifouilli-les-Coquelicots, depuis, quand on évoque Perpète-les-Andélys, une phrase suffit à résumer la rivalité entre les deux villages : « Ils avaient BO. Ingue, et nous avions R. Busse ».

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