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Vous connaissez le magazine Détective ? Vous avez tort, c’est très intéressant : c’est, avec l’émission Carré VIP, la meilleure preuve que l’homme est toujours, au fond, un vicieux qui aime à se délecter de la misère des autres. La Une de l’édition de Détective en vente actuellement est alléchante : elle nous promet une dizaine de récits de morts violentes et douloureuses, avec des détails et des photos en couleur (une seule couleur : le rouge, celui des yeux des proches. Parce que le sang ils peuvent pas…), et ce pour à peine un euro cinquante.

Et parmi ces récits sanglants (oh, le superbe jeu de mots à rebours !), un en particulier, annoncé dès la Une en un encadré tape-à-l’œil :

Fallait pas la tromper !!!
La femme bafouée tranche le sexe de son mari

(Et vous pouvez remonter de 3 lignes pour apprécier le jeu de mots.)

Voilà qui ne pouvait qu’attirer le regard de l’obsédé que je suis. Pas parce qu’il y a « sexe » dedans : à cette période de l’année, le mot est tellement sur toutes les Unes de tous les magazines de France (même Rue89 et Causeur s’y sont mis, avec des talents divers… Le numéro de Rue dépasse presque Détective dans l’horreur) qu’il ne frappe même plus.

Non, ce qui m’a attiré, c’est que, pour une fois, Détective ne montre pas en Une la victime quelques jours avant le drame, ou les proches éplorés de la victime juste après le drame, ou le lieu où on a trouvé la victime après le drame, ou le charmant village où vivait la victime avant le drame. Non, pour une fois, Détective met une photo de la personne qui a commis l’acte décrit : la femme qui a débité (si j’ose dire) son mari. Ca, et le « Fallait pas la tromper !!! » (j’insiste sur les « !!! », qui impliquent fortement l’auteur, et invitent le lecteur à prendre partie – et non à « prendre les parties », je vous en prie), tout semble crier une chose : cette femme, « bafouée », n’est pas une coupable, elle est une victime. Certes, elle a amputé son mari d’un de ses membres, et pas le moindre, mais c’est parce qu’il l’avait trompée avant. Quel salaud, il l’a bien mérité, fallait pas la tromper !!!

Alors je sais, certains diront : mon ami Fik, tu fantasmes, tu prêtes des pensées déviantes à ceux qui n’en ont pas. Je leur répondrai d’abord que pour écrire dans Détective il faut nécessairement être légèrement déviant à la base, et ensuite que oui, je fantasme. Puis je les inviterai à fantasmer avec moi, un peu, pour rire.

Fantasmons donc. La même Une, exactement. Seul change cet encadré. La photo est celle d’un homme : « Fallait pas le provoquer !!! », lance le journaliste, qui explique :

« L’homme éconduit viole la jeune femme
qui l’avait accueilli en nuisette transparente chez elle ».

Quelle serait votre réaction ?

Bien sûr, je précise que j’ai bien conscience qu’il s’agit de deux choses qu’on ne peut placer sur le même plan. Autant on peut se remettre d’un viol (c’est pas moi qui le dis, c’est Rue89), autant j’ai du mal à croire qu’on puisse se remettre complètement d’une ablation bitale. Je doute en effet que la résurgence puisse aller jusqu’à transformer un homme en lézard, qui lui voit repousser sa queue quand elle est coupée, ce qui fait d’ailleurs douter de la supériorité de l’homme en ce bas monde.

Plus sérieusement, évidemment qu’accueillir un homme qu’on n’a nulle envie de laisser nous culbuter en nuisette transparente n’est pas la même chose que de tromper sa femme. Le deuxième est évidemment condamnable, le premier est juste considérablement inconscient. Mais je maintiens le parallèle, parce qu’il est aussi absurde de tromper sa femme et d’espérer qu’elle ne s’en émouvra pas que de se foutre à poil devant un homme et d’espérer qu’il va continuer tranquillement à discuter tricot sans broncher. Et parce qu’il est à mon avis tout aussi extrême de violer une femme parce qu’elle s’est mise à moitié à poil que d’amputer son mari parce qu’il a joué au con.

Eh bien voilà, la démonstration est faite : pour avoir osé écrire une phrase qui pouvait laisser croire que je considère peut-être qu’une nana violée pourrait l’avoir bien mérité (et encore, il faut vraiment le vouloir), j’ai dû me fendre d’un paragraphe entier pour préciser que non, ce n’est pas ce que je voulais dire. Et j’imagine sans peine que, si Détective avait osé l’encadré que j’ai suggéré, il se serait trouvé un certain nombre d’associations pour porter plainte, tout en évoquant les heures les plus patriarcales de notre histoire. Mais  là, non.

Ce mec est effectivement un salaud d’avoir trompé sa femme, mais il ne méritait pas pour autant la punition qu’elle lui a infligée.

Mais c’est un mec, alors il est coupable. Forcément. Par principe, par hypothèse, presque par essence. L’homme, c’est le mâle ! Haro sur le macho !

Et le pire, c’est que je mettrais ma main à couper que cet encadré a été rédigé par un homme. Pourquoi ? Parce que vous croyez que des journalistes laisseraient une femme rédiger la Une ? Je suis pas macho, mais faut pas déconner…

(Note : le titre fait bien sûr référence à cette magnifique vidéo de Groland)
(Note 2 : un article bien ficelé de Cultural Gang Bang sur un sujet parallèle.)
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