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Ce fut une belle semaine, les JMJistes, rentrés de Madrid, sont unanimes. Et pour moi aussi, qui suis pourtant resté en France, ce fut une belle semaine : j’ai beaucoup rigolé, j’ai beaucoup bataillé, j’ai mis à jour beaucoup de cuistrerie et de mauvaise foi. Hélas, il est probable que la plupart des mes opposants en cette semaine ne tirent rien de nos confrontations, sinon peut-être une certitude encore plus affirmée que les cathos sont tous des cons. Pourtant j’ai essayé de prouver le contraire, mais on ne force pas à boire un âne qui n’a pas soif. J’espère cependant que ce n’est pas trop le cas. Et pour que ça ne soit pas complètement inutile, j’ai décidé de faire un petit compte-rendu de ma semaine.

Tout a commencé avec cette fameuse manifestation de quelques milliers de personnes, qui a dégénéré sur la Puerta del Sol, quelques milliers qui ont évidemment fait couler beaucoup plus d’encre que les centaines de milliers de JMJistes. La revendication de base était simple : « De mes impôts, rien pour le pape ». Cette sauterie coûte cher, c’est pas normal qu’on invite des milliers de gens sur nos terres gratos, faut pas déconner (Ici, je me retiens de faire remarquer que c’est pourtant une superbe richesse, tout ce « vivre-ensemble », ça serait très peu catholique). D’autant qu’ils ont plein d’avantages, dont le plus honteux est celui-ci : ils paient leur ticket de métro 1 euro au lieu de 1,50. Choquant, révoltant, on les comprend.

On les comprend tellement que l’organisation des JMJ a sorti un document récapitulant le coût de la chose, dans lequel on constate que l’énorme majorité des coûts sont couverts par les participants eux-mêmes. Document dont l’authenticité est évidemment immédiatement mise en doute, parce qu’il est probable qu’ils mentent pour se couvrir, tout ça. En revanche, les journalistes de l’AFP, qui ressortent en boucle la question du coût dans chaque dépêche liée aux JMJ, des fois que les journalistes de France oublient la polémique, on sait jamais, eux sont évidemment complètement objectifs, et savent sûrement beaucoup mieux que l’organisation d’où vient le fric.

Mais bon, quand on insiste un peu (parce qu’on est joueur et qu’on aime bien rigoler, alors qu’on est catho, donc coincé et chiant. Paradoxe de la nature humaine…), on apprend en fait que les coûts dont parlent les manifestants ne sont pas ceux de l’organisation à proprement parler, mais des à-côtés. Et de citer les exonérations d’impôts dont bénéficient certaines entreprises espagnoles qui travaillent pour les JMJ. Ce qui veut dire qu’il fallait en fait comprendre le « De mes impôts, rien pour le pape » de la façon suivante : « Il n’est pas juste que je paie mes impôts normalement et que ceux qui travaillent pour le pape en paient moins ». Il y a déjà une certaine nuance ; mais comme on est catho, donc plutôt sympa, on se dit que c’est parce que ça tenait moins bien sur les pancartes. Et on se retient de citer la parabole des travailleurs du matin et des travailleurs du soir, parce qu’ils y ont évidemment déjà pensé parce qu’on sent confusément que ce n’est pas le moment de la ramener avec des histoires d’agriculture même pas bio si ça se trouve.

En face, on nous parle aussi des coûts de la sécurité (police, ambulances) et de la propreté (parce qu’un million de personnes, oui, ça produit des déchets, en effet). Ah, donc c’est plus des coûts directs (« impôts pour le pape »), c’est des coûts indirect. Et là, le catho, qui est curieux, se pose une question très conne : mais alors, vous êtes aussi contre les grandes manifestations sportives, culturelles ou politiques, qui elles aussi nécessitent de la sécurité et de la propreté ? Non, parce que des supporters de foot qui se mettent sur la gueule après un match, eh bien ça fait qu’il faut les séparer (police), soigner les blessés (ambulances) et nettoyer les traces de sang et les pavés jetés un peu partout, quand même. De même, dans tous les festivals de musique du monde, il y a des gens qui soignent les spectateurs qui font des malaises à cause de la chaleur et du bruit, voire des overdoses. Il paraît même que maintenant ils sont mobilisés pour tester les substances consommées par les festivaliers pour voir si c’est de la bonne. Excusez-moi, mais ça aussi c’est payé par vos impôts, non ? Et puis les policiers qui ont dû vous protéger des méchants JMJistes qui ont osé répondre à vos insultes par des Alléluia, et les ambulanciers qui ont récupéré vos potes que la police a dû empêcher d’aller casser la gueule du salaud d’en face, et les gens qui ont ramassé les pancartes que vous avez laissées par terre pour mieux charger les méchants JMJistes qui ont osé ne pas rentrer chez eux par le premier charter, ils étaient payés aussi, avec vos impôts, non ?

Donc nous sommes d’accord : plus de foot, plus de festivals, plus de manifs ? « De mes impôts, rien pour le Real Madrid », ça fait un joli slogan, un peu comme « De mes impôts, rien pour Pete Doherty et Lady Gaga », ou « De mes impôts, rien pour la CGT ». Si, moi je trouve que ça sonne au moins aussi bien.

Aaaaaah oui, mais là non, parce qu’en fait tout ça c’est laïc, voyez ? Bon, d’accord, donc en fait le « De mes impôts, rien pour le pape », qu’il fallait déjà comprendre par « Il n’est pas normal que je paie mes impôts et que ceux qui travaillent pour le pape en paient moins », en fait c’est plus comme ça qu’il faut le comprendre : « Rien pour le pape ». On remarque soudainement que les coûts ont complètement disparu. De la à dire que c’est la religion et elle seule qui dérange, il n’y a qu’un pas. Qu’on franchit, en suggérant à ces valeureux défenseurs de la laïcité d’aller gueuler contre la caserne mise à disposition des prieurs de la rue Myrrha, caserne qui est propriété de l’état, et donc payée avec nos impôts. Mais là non, c’est pas pareil, ils n’ont nulle part où prier les pauvres. Remarquons au passage que Saint-Pierre de Rome ne peut probablement pas accueillir un millions cinq de personnes, et que ça explique peut-être qu’il faille trouver d’autres solutions…

Pourtant, le mec en face continue à se déclarer solidaire de la manifestation de départ, qui gueulait sur les coûts. Logique, cohérent, implacable. Alors allons-y sur les coûts.

Nous avons déjà vu qu’en fait ils étaient plutôt minimes. Mais en effet, les à-côtés ont dû coûter un peu d’argent à l’état Espagnol. Lequel état n’a fait qu’autoriser un rassemblement sur son territoire, puis en assurer la sécurité. Il me semble que ça se fait, de ne pas laisser trop de gens qu’on a invités chez soi mourir comme des chiens dans le caniveau. Moi, par exemple, quand quelqu’un se coupe le doigt chez moi en ouvrant une huître, je lui offre un peu de désinfectant et un pansement. Sans rechigner. C’est dire si je suis un mec bien. Bon, eh bien l’état Espagnol aussi, c’est un mec bien : il invite un autre chef d’état, un peu à l’étroit dans son tout petit pays, chez lui, il l’autorise à venir avec ses enfants pour qu’ils puissent profiter de la piscine et du jardin, et en plus il fournit le mercurochrome quand le petit dernier se blesse en jouant au foot, et il empêche se propres enfants de taper sur ses invités, parce que c’est pas poli. Un chic type, vraiment. Remarquons ensemble que tous les états du monde font ça tout le temps, et qu’on appelle ça du tourisme.

Et figurez-vous que si les états font ça, c’est parce que… ils y gagnent. Eh oui, parce que moi aussi, quand je fournis le désinfectant, c’est un peu aussi pour que, la prochaine fois que je vais chez mon invité, il ne me laisse pas m’étouffer avec du caviar. Oui, c’est aussi un peu intéressé. L’état Espagnol aussi, il est un peu intéressé, comme tout le monde (même l’abbé Pierre et Gandhi, qui espéraient sûrement tous les deux éviter quelques tourments post-décès. C’est humain : déjà qu’être mort est pas rigolo, mais si en plus il faut se retrouver à brûler dans une fournaise sans avoir le droit à la Biafine ou se transformer en blatte, je vous raconte pas l’enfer…), et il se dit qu’un million et demi de jeunes, en août, en Espagne, ça va probablement goûter à la cerveza, au jamon et à la paella. Ou simplement boire des jus de fruits ou de l’eau, parce que sinon, avec 40° à l’ombre, on finit par mourir. Peut-être aussi que ça va profiter d’une pause pour aller à la piscine, ou pour visiter un musée, ou pour acheter des castagnettes en souvenir. En gros, un million et demi de jeunes, même cathos, ça dépense du fric. Et ce fric, il vient d’où ? En l’occurrence, d’un peu partout dans le monde. Et il vient s’arrêter en Espagne. Et c’est pas mauvais, ça, en temps de crise.

Alors voilà, on explique tout ça au monsieur d’en face, qui est pas content parce que les coûts, tout ça. On lui dit que peut-être que ça coûte un peu au départ, mais qu’à la fin ça va rapporter un petit paquet. Et comme on est catho, donc charitable, on lui apprend que ça s’appelle « un investissement ».Et que les avantages que l’état espagnol a accordé aux JMJ s’appellent « une ristourne », et que tous les commerçants du monde en font. A moins que soudainement tous les commerçants du monde soient devenus bénévoles, ou complètement con, ça veut bien dire que la ristourne leur fait en fait gagner de l’argent, au final.

Hélas, même avec toutes ces nouvelles notions d’économie de base, le monsieur en face refuse de changer d’avis. Et pourtant, il en est capable. La preuve : au début de la discussion, il n’hésitait pas à affirmer que les JMJ n’étaient en fait, pour l’immense majorité des participants, qu’un prétexte à se bourrer la gueule et à baiser « dans tous les coins de la Sagrada Familia » (sic). Et les autres d’acquiescer, de surenchérir, et de conclure que ces cathos, c’est des sacrés hypocrites. Et voilà qu’à la fin de la discussion, on m’affirme sans rire ni sourciller que les JMJistes n’ont dépensé leur argent en fait que « chez les vendeurs de crucifix made in China », et donc que ça n’a finalement rien rapporté à l’Espagne, mais seulement à la Chine. Passons là encore sur le fait que ces crucifix made in China ont été acheté en Chine, certes, mais que les commerçants, une fois encore, dégagent forcément des bénéfices, qui eux restent en Espagne. Non, ce qui importe, c’est qu’en l’espace de 4 jours de discussion, les JMJ, qui étaient un énorme baisodrome alcoolisé, sont devenu un rendez-vous d’acheteurs de crucifix sobres.

Il me semble qu’en soi, c’est déjà une énorme victoire à mettre au crédit de ces JMJ madrilène.

(A suivre, peut-être, si Dieu le veut)

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