Mots-clefs

, , ,

Je suis un nazi musical. Ce n’est pas nouveau, j’en parlais déjà il y a presque deux ans, en expliquant pourquoi les métalleux sont dans leur immense majorité des brutes orgueilleuses quand on parle musique.

Métalleux, je ne le suis plus vraiment. Mes errances musicales me poussent désormais plus volontiers vers des rivages plus paisibles, ou tout aussi torturés mais moins brutaux. Moi qui affectionnais par-dessus tout l’orage, la tempête, l’ouragan, je m’en suis éloigné, préférant maintenant leurs prémices, ou leurs conséquences ; mais, à de rares exceptions près, je les contourne, les observant de loin, reniflant l’odeur organique qu’ils poussent devant eux et qui les annonce, ou celle, encore plus animale, qu’ils laissent après eux, cette odeur humide et brute et si douce à la fois qu’a la forêt après la pluie, ou qu’a le vent marin quand au large un grain se forme.

Il faut croire que j’ai vieilli, que je me suis assagi. Peut-être aussi n’ai-je plus besoin de cette tempête sonore parce qu’elle ne reflète plus ce que je suis intérieurement. Elle ne souffle plus en-dedans, pourquoi faudrait-il persister à la faire souffler dehors ?

J’ai découvert la richesse, la chaleur, la simplicité et la complexité de la guitare acoustique ; le tranchant de la distorsion quand, plutôt que de mettre tous les potards à 11, on les baisse à 3 ou 4, et qu’on ressent alors chaque vibration du bois de la guitare, et plus simplement celle des cordes dans un micro ; la rondeur du micro-manche, dont j’ai sincèrement cru pendant longtemps qu’il ne servait qu’à faire joli… J’ai appris la nuance, le contraste, la douceur.

– – – – – – – – – – – – –

Et de fait, je suis devenu plus mesuré dans mes avis musicaux. Si je crache encore sur la pop à la moindre occasion, c’est beaucoup par principe ; et aussi un peu parce que c’est souvent assez chiant, la pop, il faut le dire. Si je dis encore tellement de mal du rock, c’est qu’on parle plus de Coldplay que de Porcupine Tree. Et si je persiste à vomir le rock français, c’est parce que les BB Brunes.

T’as vu, je suis trop un rebelle, je fais du rock avec des guitares achetées par mes bourges de parents, et je brûle des drapeaux français comme le premier supporter de l’équipe de foot d’Algérie venu… Trop un ouf, quoi.

En revanche, et c’est en quoi je suis un néo-fasciste musical, je ne supporte toujours pas la soupe que l’immense majorité de mes concitoyens appelle « musique ». Je parle de ce qu’on entend à la radio, dans les bars, dans les mariages, dans les boites, dans les rues de Saint-Lô le samedi, et parfois jusque dans ma chambre quand je fais l’erreur de confier mon ordinateur à ma fiancée. Cette chose, qui n’a de musique que le nom – et encore, c’est un abus de langage -, me file des boutons, me donne mal au cœur, et fait de moi une ordure finie. Je l’ai encore vérifié pas plus tard qu’avant-hier, alors que je prenais un pot avec un cousin et un collègue : au moment où « Mademoiselle Valérie » a succédé à « I gotta feeling », qui lui-même avait suivi « Vamos à la playa », je me suis transformé, tel Hulk mais sans les muscles, en un gros connard insupportable, critiquant tout, prenant mes deux camarades de haut et tout le reste de la salle pour des cons. Heureusement, nous sommes sortis bien vite ; et dehors, debout sous la pluie et dans le froid, j’ai enfin respiré, et suis redevenu à peu près normal, c’est-à-dire chiant mais supportable quand même. Et puis, comme il faisait froid et humide, nous nous sommes bien vite séparés, pour rentrer chacun chez soi.

Et je n’ai pas eu le temps d’expliquer pourquoi les 3 daubes sus-citées m’avaient foutu dans cet état. Et comme je ne suis pas sûr que ce cousin et ce collègue aient un jour envie de me revoir, je vais l’expliquer ici.

– – – – – – – – – – – – –

Ce qui me rend dingue, c’est qu’on fasse passer cette daube fabriquée à la presse hydraulique, ou à la truelle pour les plus artisans, pour de la musique. Quand je suis forcé d’écouter ces braiments d’âne qu’un chanteur de Yodel émascule sans anesthésie au milieu d’un congrès de socialistes entonnant leur hymne officiel, je me sens un peu comme Marc Veyrat qu’on forcerait à bouffer chez Mc-Do en lui affirmant que c’est de la gastronomie. Ou comme Giono à qui on tenterait de fourguer du Houellebecq en lui faisant croire que c’est de la littérature. Ou comme Rembrandt qu’on enverrait écouter Francky Criquet expliquer ce qu’est la peinture. Ou comme les frères Lumières qui seraient allés voir Avatar en croyant aller voir du cinéma. Ou comme Charles Martel si on lui expliquait ce qu’est l’intégration selon Martin Hirsh. Ou comme Ben Laden à qui on expliquerait que les cathos qui défilent devant le théâtre du Chatelet sont des dangers pour la liberté religieuse. Ou comme Corneille à l’intérieur du même théâtre. Ou comme Robert Shuman devant l’Europe. Ou comme Nobel devant Obama. Ou comme une femme devant Isabelle Alonso.

Bref.

Parce qu’en fait, ces bruits de chaine de production de chez Peugeot qu’on fait passer pour de la musique ne sont pas de la musique. Objectivement. Et je le prouve.

La musique, c’est trois choses : du rythme, de l’harmonie, de la mélodie. La richesse de chacun de ces éléments fait la richesse du morceau. Plus c’est riche et varié, plus on est dans la musique.

Rythme. Le même tempo tout le long du morceau, et quasiment toujours le même d’un morceau à l’autre. A chaque fois, tous les temps sont marqués par un « boum ». Ce qui fait qu’on aurait plus vite fait de mettre un métronome en route au début de la soirée, niveau rythme on y perdrait rien. Parfois, le métronome s’arrête une ou deux mesures, pour repartir de plus belle, au même rythme.

Qualité rythmique : 1/20

Harmonie. Pour mémoire, l’harmonie, c’est la combinaison de différentes notes jouées en même temps, qui forment un accord. Lequel accord est d’autant plus riche qu’il contient de notes : une note, ce n’est pas un accord ; deux notes, c’est d’une grande pauvreté ; 3 notes, c’est l’accord de base ; au-delà, on rentre dans des accords dits « enrichis », qui sont, comme leur nom l’indique assez, plus riches. Deux harmonisations différentes sur une même mélodie peuvent donner l’impression d’avoir deux morceaux différents.

La chanson de base qu’on entend en soirée compte 3 ou 4 accords à 2 ou 3 notes. Jamais de changement de mode (majeur/mineur).

Qualité harmonique : 1/20

Mélodie. Le plus souvent, on a une phrase musicale qui tourne en rond, et qui comprend rarement plus de 4 notes. Parfois, on a un couplet et un refrain qui diffèrent un peu. Mais le plus souvent sur les 4 même notes. Qui sont celles des accords, ce qui n’apporte même pas la moindre richesse harmonique. Leur seule qualité : elles restent dans la tête. Ce qui serait bien le diable, sachant qu’elles sont répétées minimum 150 fois par morceau…

Qualité mélodique : 1/20

Et ne parlons même pas des paroles, toujours à base de « dance », « tonight » et « love », dans toutes les langues et dans tous les sens possibles.

Ces enregistrements d’un avion s’écrasant sur la salle des presses hydrauliques d’une chaine de montage Peugeot sont donc à la musique ce que les circulaires de service du ministère du Budget sont à la poésie : elles utilisent les mêmes outils et les mêmes supports physiques. C’est tout.

– – – – – – – – – – – – –

Or la majorité des gens qui vivent autour de moi, et de vous, et de quiconque n’est pas ermite dans une grotte au beau milieu du Larzac croient sincèrement que c’est de la musique, autant que du Mozart ou du Pink Floyd. Alors qu’il est évident que Fergie n’arrive pas au petit doigt de pied de Gilmour, qui lui-même devrait pouvoir arriver à la cheville de Mozart, pourvu qu’il lève les bras assez haut. Ce qui amena par exemple cette personne à qui je jouais un des morceaux que j’ai composé, celui où il y a cette suite d’accords improbable et assez parfaite que j’ai cherchée pendant trois soirées de suite, jusqu’à ce que les doigts de ma main gauche ne puissent plus se poser sur le coussin de mon canapé sans faire mal, à me dire, en gobant nonchalamment une olive verte : « Ouais, pas mal… T’as entendu le dernier Sexion d’assaut ? Tu saurais me le jouer ? »

L’olive était pas dénoyautée. Bien fait pour ta gueule.

Ajout le 8 août 2015 (oui oui). Je ne saurais trop vous inviter à regarder et écouter ceci :

Ça peut paraitre un peu long mais c’est passionnant, même si on n’y connait rien en musique 🙂

Publicités