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Après avoir diffusé cet article du Post sur Facebook, j’ai été plongé dans un débat que je croyais – naïvement – dépassé depuis un petit moment : celui de la place des chrétiens en politique. Débat où je me suis replongé sous un autre post d’un de mes contacts sur le Courant des Poissons roses, mouvement de chrétiens de gauche.

Un de mes contacts, présent sur ces deux fils de discussion, me plongea dans le doute en affirmant péremptoirement que le chrétien n’avait rien à faire en politique, et que si j’étais pas content j’avais qu’à en parler à Jésus himself, c’est vous dire si on partait pas d’emblée dans l’argument d’autorité.

Ma position est au contraire que le chrétien, parce qu’il est chrétien et non malgré qu’il le soit, doit s’engager en politique. Ou plus exactement que certains chrétiens le doivent, tant il est vrai que tout le monde n’est pas fait pour ça.

L’homme est un animal social, il ne peut vivre, sauf rares exceptions, qu’en société. Qu’il s’agisse de la cellule de base – la famille – ou d’un ensemble beaucoup plus large – un pays -, l’homme nait, grandit, vit et meurt au sein d’une société. Et une société se doit d’être organisée. Dans une famille, il y a un chef de famille, qui édicte des règles, auxquelles les autres membres se soumettent. Remarquons au passage que le Christ lui-même a vécu sous l’autorité de son père et sa mère pendant… une trentaine d’année, rien que ça. Un partout pour l’argument d’autorité. Ce qui est vrai pour la famille l’est aussi pour des cellules élargies : chaque groupe d’humains doit avoir des règles, sans quoi la vie en société devient impossible. Les 10 commandements ne sont rien d’autre. « Tu ne tueras pas », c’est une bonne base pour vivre en paix avec son voisin. Mais quand on est 6 millions de voisins, ça ne suffit plus.

La politique est donc nécessaire, et ce d’ailleurs au sein même de l’Église : s’il n’y avait pas une autorité suprême, on verrait bien vite des multitudes d’Églises se créer, chacun pensant être la bonne, sans aucune cohérence d’ensemble. Il suffit de voir comment c’est dans l’Islam, qui n’a pas cette autorité supérieure. Et si la politique est nécessaire, pourquoi un chrétien ne pourrait-il s’en mêler ?

Et ce d’autant plus que la politique donne un cadre à la vie de l’homme. Or un cadre, une règle, un chemin, nous en avons à proposer. Mais c’est là manifestement que ça bloque pour certains cathos : si nous avons effectivement un chemin à proposer, nous ne pouvons que le proposer, et nullement l’imposer. Or la politique impose.

S’il n’est pas faux de dire que la politique impose, c’est tout de même limiter un peu son action que de s’arrêter là. Certes, la politique impose quand elle interdit certaines choses (comme le port d’arme ou la peine de mort), ou qu’elle rend obligatoires certaines autres (comme l’inscription sur les registre d’état-civil ou de rouler à droite). Mais la loi ne fait, dans beaucoup de cas, que donner un cadre, dans lequel chacun est libre d’agir selon son gré. Elle autorise des choses, sans forcément interdire son contraire. Elle autorise l’avortement mais n’interdit pas d’aller au bout de sa grossesse, elle autorise la consommation d’alcool mais n’interdit pas la sobriété, etc. Et c’est le plus souvent ce cadre qu’elle modifie, qu’elle module, qu’elle fait glisser. Et c’est là que le chrétien peut réellement intervenir, en travaillant à faire coïncider ce cadre avec celui que lui donne sa foi.

Exemples.

Un chrétien est contre l’avortement. Un politicien chrétien ne pourra pourtant pas le faire interdire (en admettant même que ce soit la meilleure solution, ce qui n’est pas le sujet), parce qu’il n’aura pas assez de poids pour ça, parce qu’il se prendrait immédiatement des volées de bois vert sur la tronche d’un peu partout, parce qu’il se trouverait face à une multitude de manifestations en tous genres. Et pourtant, il pourra agir, de façon concrète. Pour savoir comment, regardons d’abord comment l’avortement est passé de l’interdiction à la banalisation.

– Première étape : on parle de ces femmes qui avortent clandestinement, parce qu’elles ne peuvent affronter le regard de leur famille ou de la société, parce qu’elles sont trop jeunes pour être mère, parce que leur copain les menace de se barrer… et qui font donc ça en fraude, dans des conditions ignobles, qui mènent à la mort d’un certain nombre d’entre elles. Les gens sont émus (à raison), et on dépénalise la chose, histoire au moins d’assurer à celles qui ne peuvent pas faire autrement de ne pas mourir en même temps que leur enfant. Ça bloque un peu, mais même un catho réac’ ne peut que reconnaître que deux morts c’est pire qu’une seule.

– Deuxième étape : puisque c’est dépénalisé, autant le légaliser, puisque ça revient au même, et que ça permettra surtout d’encadrer mieux la chose, d’aider les avortées psychologiquement, etc. Comme ça ne change pas grand-chose, ça bloque un peu, et ça passe.

– Troisième étape : on recule la date butoir, parce que c’est trop court. On explique en passant que non, même si le cœur bat, c’est pas encore un enfant. Et que de toute façon, si elles ne peuvent pas le faire en France, elles franchiront la frontière, alors autant avoir le contrôle.

– Quatrième étape : on autorise – par petits pas successifs – la chose de plus en plus tard pour l’enfant, de plus en plus tôt pour la mère, et avec de plus en plus de confidentialité.

Finalement, des gamines de 15 ans avortent sans que leurs parents ne le sachent, et ça ne choque plus grand-monde. En quelques décennies, la loi a fait glisser les mentalités du « C’est inacceptable » au « Bof, pourquoi on parle encore de ça ? Quoi y’a encore des gens qui sont contre ?! »

Bon, eh bien il n’a qu’à, notre politicien catho, faire l’inverse : faire en sorte, petite loi après petite loi, que l’avortement perde sa banalité. On peut penser à rendre obligatoire un examen médical juste avant, puis l’avancer de façon à laisse une ou deux semaines entre l’examen et l’opération (le temps de refléchir vraiment, et pas d’agir dans la précipitation), puis rendre souhaitable la présence d’un adulte proche pendant l’examen médical, en faire un entretien où seraient exposées les autres solutions qui s’offrent à la jeune mère, etc. Au fur et à mesure, sans qu’on soit rentré de front dans le lard, et sans avoir jamais accusé qui que ce soit de meurtre (« arme » favorite, hélas, de trop d’associations anti-avortement), l’avortement redeviendrait un acte un peu moins anodin, qui exigerait du temps et de la réflexion, qui impliquerait d’en parler au moins une fois à un adulte… et plus un truc qu’on fait en cachette avant d’aller en cours. Et quand ça sera fait, on pourra envisager d’aller un peu plus loin, doucement, au fur et à mesure. Et finalement, on aura fait reculer l’avortement plus sûrement que les associations sus-citées, qui ne font que conforter les pro-avortement dans l’idée qu’il y a une lutte à mener pour conserver sa liberté face à des extrémistes cathos.

De même avec le mariage homosexuel, qui arrive à grands pas, alors que le mariage hétérosexuel lui est en train de mourir à petit feu. La démarche a été la même : faire du mariage un truc minime, qui se brise facilement, qui n’engage à pas grand-chose ; donner aux homosexuels un truc qui ressemblait presque au mariage, mais n’en était pas vraiment un ; attendre qu’une majorité de couples hétéro préfèrent ce « contrat » au mariage ; dire « Puisque les homo veulent se marier et les hétéros non, et que le mariage c’est franchement plus si important que ça, pourquoi refuser ça aux homos ? » Le tour est joué.

Là encore, démarche inverse, il faut refaire du mariage quelque-chose d’important : une cérémonie en mairie qui déchire (qui évitera en plus aux curés d’avoir à marier des gens qui s’en foutent mais qui veulent juste une cérémonie qui ressemble à autre chose qu’un apéro entre potes), un engagement solennel, une préparation où sont exposés clairement les devoirs des conjoints l’un envers l’autre et envers la société, rendre un peu de son irréversibilité à l’engagement. Et rappeler que la famille est la base de la société, et qu’elle est destinée à transmettre la vie. Le tout par petites étapes, toujours, chacune paraissant insignifiante.

Au niveau plus local, un maire, un conseiller général ou un conseiller régional, s’ils ne font pas les lois, ont aussi un pouvoir sur ces questions-là. Il pourra s’agir par exemple pour un maire de subventionner plutôt telle association accueillant les jeunes mères ne voulant pas avorter que telle antenne locale du Planning familial ; d’accueillir plutôt cette pièce de théâtre qui parle de se dépasser pour les autres ou d’offrir sa vie pour une grande cause, plutôt que celle-là qui voit des enfants jouer au chamboule-tout avec des calices ; de donner son appui à cette régate dont les bénéfices partiront à une maison d’accueil pour handicapés plutôt qu’à cette opération destinée à envoyer un bateau vers Gaza en espérant qu’il se fera aborder par Israël pour créer un beau scandale.

Un politicien peut donc exercer l’autorité qui lui est donnée de façon chrétienne, pour le bien de tous et chacun.

Dans une deuxième partie, ou en commentaires, ou aucun des deux s’il s’avère que ce premier texte est vraiment aussi bordélique que je le pense, nous verrons pourquoi il est nécessaire que certains s’y collent.

(En fait, ma partie 2 est plus ou moins dans les commentaires. Je vous invite donc à les lire, et éventuellement à participer.)

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