Mots-clefs

, , ,

La Presse est morte ! Et inutile de répondre « Vive la Presse ! » : la presse, c’est pas la Monarchie française, elle ne se prolonge pas automatiquement, et rien ne viendra remplacer de facto la défunte.

Je suis journaliste, et en tant que tel, je suis contraint de travailler – heureusement seulement un jour et demi par semaine, ce qui est une absurdité mais m’arrange bien – sur le site de mon journal. Et chaque semaine, ce qu’on y fait me conforte dans l’idée que le web est en train, doucement mais sûrement, de tuer la Presse.

Être sur le web est indispensable, qu’on soit une entreprise, un artiste ou un journal. Ne pas y être, c’est se priver de l’outil promotionnel le plus extraordinaire jamais inventé. Mais pourtant, cette obligation est mortifère pour nous, journalistes, mais aussi pour vous, lecteurs qui souhaitez être informés.

Pire : notre mort viendra de ce qu’on vous présente comme des avantages. Chacun des avantages qu’a le lecteur en consultant la Presse sur le web est une des causes de la mort proche du journalisme. Et finalement, tout le monde aura à en souffrir.

  • Première force du web : la gratuité. Une fois qu’il a payé sa connection Internet, le lecteur ne paye plus pour l’information, il trouve tout ce qu’il veut gratuitement, et peut donc consulter 12 journaux sans se ruiner.
  • Deuxième force du web : le temps. Le lecteur de la Presse web est en permanence au plus près de l’information. Une bombe explose à 14h24 à Manhattan, notre lecteur parisien est au courant, via ses flux RSS, à 14h35, quand il aurait dû attendre 16h à la radio ou 10h le lendemain via le journal papier. Le lecteur est au courant de se qui se passe dans le monde quasiment en temps réel.
  • Troisème force du web : le choix. Le lecteur de la Pesse web n’est plus limité à un ou deux journaux, qu’il achète le matin en allant au boulot et qu’il lit dans la journée. Et, à moins d’être fonctionnaire ou journaliste, il ne peut guère lire plus de 2 journaux par jour. Avec le web, il n’a qu’à se concocter un petit fil d’information, à base de flux RSS de différents journaux en ligne, et peut ainsi consulter – en temps réel – autant de journaux qu’il le veut.

Voilà, en gros, trois points qui font que la Presse web marche si bien auprès des lecteurs. En un mot, c’est vachement plus pratique. Oui, en effet, et je suis le premier à le reconnaître. Sauf que voilà, chacun de ces trois points est une épine dans le pied des journalistes.

  • Premier point : la gratuité. C’est évidemment le premier problème de la Presse web: ses revenus viennent de la publicité. C’était déjà le cas en grande partie sur le papier, mais sur le web ça devient exclusif. Le problème n’est pas nouveau : de nombreux journaux sont financés, directement ou via la publicité, par de grands groupes, notemment industriels et/ou pharmaceutique. La liberté de ces journaux face à leurs financeurs est donc limitée. Il est évident que si un journale financé par Servier sort l’affaire du Mediator, le journal perdra son financement de Servier. Quand l’information est payante, le journal peut se relever d’un tel abandon. Quand l’information est gratuite, non. La Presse web est donc beaucoup moins libre vis-à-vis de ses annonceurs que la Presse papier.
    .
    Autre problème : la prix de la publicité est proportionnel à la diffusion du titre. Pour le papier, on prenait les chiffres de vente, et on calculait le prix de la pub. Pour le web, ces calculs se font à partir du nombre de pages vues. C’est ainsi qu’on a vu « le Clic » devenir l’obsession de rédactions entières (j’évoquais déjà le problème ici) : à chaque fois qu’un lecteur clique sur un nouvel article, ça rajoute une page vue, et le prix de la pub augmente. Cette obsession du clic pousse de nombreux journalistes – ou, plus grave encore, leurs rédacteurs en chef – à exagérer les titres, en donnant dans un sensationnalisme de mauvais aloi. Du genre : « Exclusif ! Terrible explosion en plein coeur de Manhattan : les images choc ! ». Alors que tous les autres journaux ont les mêmes infos et images, alors que les-dites images consistent en une photo de camion de pompier sirènes allumées, une photo de vitre brisée avec de la fumée, et une photo de gens à l’air affolé, et tout ça quand bien même la-dite « terrible explosion » n’aurait provoqué qu’un bris de vitre et un léger acouphène pour 3 personnes. Mais le lecteur aura cliqué. C’est gagné.
    .
    La gratuité a aussi une autre conséquence, qui ne surprendra personne : quand on ne paie pas un journal pour le lire, le journal a moins d’argent (surtout quand on sait que la pub sur le web se vend de moins en moins cher – ce qui oblige d’ailleurs nos journaux à en mettre de plus en plus partout, jusqu’à devenir illisible à force de pop-ups). Et peut donc moins investir. Et donc embaucher moins de gens, ce qui a une conséquence directe sur le travail final : il est moins bien fait. Nous y reviendrons plus loin, parce que tout est lié.
  • Deuxième point : le temps réel. Pour le journaliste, élevé dans la culture du scoop, c’est l’enfer. A partir du moment où l’AFP a diffusé une information, il sait pertinemment que tous ses confrères ont l’information, au même moment que lui. Il sait que s’il ne la poste pas rapidement, les lecteurs auront déjà lu l’information ailleurs, sur d’autres sites. Une seule solution : poster l’information, très rapidement, immédiatement si possible. Et donc, reprendre la dépêche AFP, puisqu’on n’a pas le temps de faire plus : si on fait plus, on ne sera plus dans les premiers à diffuser. Et donc le lecteur qui verra, dans ses flux RSS, le titre « Spectaculaire explosion à Manhattan à 14h24 » dira qu’il le sait déjà, et ne cliquera pas. Drame.
    .
    Le journaliste n’a donc plus intérêt à aller vérifier les infos, à aller prendre des vraies photos, à aller chercher des témoignages… comme il le faisait avant, du temps où, de toute façon, son article ne pouvais sortir que le lendemain matin, et où il avait donc intérêt à faire en sorte que son article soit plus complet, plus sourcé, plus profond, histoire que le lecteur y gagne à acheter son journal plutôt que celui du voisin, puisque de toute façon tous les journaux sortaient plus ou moins au même moment. Au contraire, sur le web, il ne gagne rien à faire tout ça : le lecteur web ne lirait de toute façon pas un article plus long et plus détaillé, alors pourquoi s’embêter ? Et surtout, pourquoi prendre le risque de publier l’info deux heures après tout le monde ?
    .
    La solution est de poster un premier article purement informatif immédiatement, puis de développer plus tard. Sauf que le lecteur, au moment où l’analyse sortira, sera déjà passé à autre chose, et l’histoire de la bombe ne l’intéressera plus vraiment. Sachant qu’en plus envoyer un journaliste faire ce travail de recherche coûte cher au journal, qui a moins d’argent qu’avant, alors la conclusion est simple : autant ne pas le faire.
  • Troisième point : le choix. Nous l’avons déjà vu plus haut, le choix est dangereux en ce qu’il impose au journaliste de publier immédiatement chaque information. En effet, du temps du papier, s’il ne diffusait pas l’information dans l’édition suivante, ça n’était pas tellement gênant : le lecteur n’apprendrait la chose qu’avec un retard d’un jour de plus – ce qui à l’époque n’était pas grand-chose -, et apprendrait la chose avec des infos supplémentaires dès le lendemain. Il était d’ailleurs possible d’avoir un scoop le lendemain, si on trouvait une information sur l’affaire que les autres n’avaient pas trouvée. Sur le web, le lecteur a le choix, il peut se renseigner n’importe où. En conséquence, il n’est plus lié à un journal en particulier. Il n’est plus fidèle, il papillonne, il zappe. Alors que sur le papier le journaliste pouvait se permettre d’être un peu retard de temps en temps, à condition de se rattraper après auprès de son fidèle lecteur, sur le web, il n’a plus le droit : le lecteur ne sera probablement plus là demain, et ne verra donc pas le rattrapage.
    .
    On arrive là sur un problème que les blogueurs connaissent bien, et même que toute personne possédant un compte Facebook connait bien : le besoin, pour exister sur Internet, de « faire vivre ». Un blogueur qui ne poste pas fréquemment n’explosera jamais. Un abonné Twitter qui ne tweete pas constamment ne multipliera pas les followers. Un abonné Facebook qui ne « partage » pas un truc par heure disparaitra des écrans de ses contacts. Il faut en permanence être connecté pour exister. Et pour la Presse, c’est pareil : une page d’accueil qui n’est pas renouvellée toutes les heures, c’est une page qui paraît morte. Le lecteur qui y passera deux fois dans la journée et verra deux fois la même chose n’y repassera plus. Il faut poster, en permanence. Même quand il n’y a rien à dire, quand il ne se passe rien.
    .
    Un journal papier pouvait toujours faire du remplissage un jour où il ne s’était pas passé grand-chose, en analysant les événements de la veille, en sortant un article « froid » (pas lié à l’actu), en réduisant sa pagination. Il était toujours temps de se rattraper plus tard. Sur le web, c’est impossible. Il ne se passe rien ? Il faut poster quand même. Et on l’a vu, on n’a plus les moyens d’analyser, de faire du reportage de terrain, d’aprofondir. Et même si on avait les moyens, la durée d’attention moyenne sur le web interdirait de poster des articles un peu longs. Donc on recycle, on reparle de l’affaire de la veille en redisant les mêmes choses à peine différemment, puisqu’on n’a rien d’autre. Ou on invente, on « crée » des infos, en gonflant des événements minimes. On diffuse des rumeurs, parce que si on ne les diffuse pas et qu’elles s’avèrent on aura l’air d’être à la ramasse…
    .
    Ce problème du zapping est aussi dramatique pour la crédibilité. Un journal papier se forgeait sa crédibilité au fil des éditions, et gagnait ainsi des lecteurs fidèles, d’autant plus fidèles que leur journal leur disait des choses qui se vérifiaient plus tard. Aujourd’hui, un site créé la veille semble avoir la même crédibilité qu’un site vieux de 10 ans, pour peu que le lecteur ai découvert les deux en même temps. Et comme il zappe, il ne pourra pas savoir que l’un lui a dit la vérité, l’autre non.
    .
    Enfin, le lecteur zappe rapidement, avec un regard vague, ce qui rend obligatoire les titres comme celui que nous avons vu plus haut : les « EXCLUSIFS », les « CHOC », les multiples points d’exclamation attirent le regard, et incite le lecteur à cliquer sur notre titre plutôt que sur celui du voisin. L’importance du Clic, encore et toujours, qui pousse à l’exagération, voire au mensonge éhonté.

Ces trois points, nous l’avons déjà constaté, sont intimement liés les uns aux autres. Chacun a des répercussions sur les deux autres, ce qui rend difficile l’analyse des problèmes, mais aussi la proposition de solutions. En effet, celles-ci doivent être globales, porter à la fois sur les trois points.

Par exemple, limiter la gratuité est très difficile à cause du choix : faire payer l’info en ligne alors qu’elle est encore gratuite ailleurs, c’est risquer que personne ne l’achète, et qu’en plus personne ne vienne plus sur son site. D’où baisse des clics, et chute des recettes publicitaires.

De même, décider de prendre le temps de traiter les sujets à fond impliquerait d’avoir assez d’argent pour le faire. Or, les articles de fond sont moins lus que les articles courts avec des photos, par exemple. Et donc, ces articles génèrent moins de recettes publicitaires…

Si bien que la Presse sera de plus en plus contrainte de ne parler que de ce qui intéresse les gens (pour qu’ils cliquent), le plus immédiatement possible (et donc sans analyse) et de la façon la plus racoleuse possible (parce que sinon on cliquera plutôt chez le voisin, qui aura mis un point d’exclamation de plus dans son titre). Le tout avec une qualité formelle proche du zéro, parce qu’on aura plus de quoi payer des gens pour corriger les fautes des journalistes – qui écrivent par ailleurs de moins en moins bien, je le dis parce que je le vois tous les jours -, et parce qu’au final le lecteur s’en foutra complètement, puisqu’il préfèrera des photos, c’est plus facile/rapide à lire/comprendre.

Et alors, nous serons, en gros, dans un monde que j’ai quitté il y a un peu plus d’un an maintenant : le Skyworld.

Autrement dit, pour tout journaliste qui se respecte un peu, et même pour quiconque tient un minimum à la grandeur de l’information et à la beauté de la langue, l’enfer…

Publicités