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Ils sont très forts, vraiment très forts. Et le plus fort, c’est qu’ils arrivent à faire croire qu’ils sont très mauvais, alors qu’ils sont en train de révolutionner la politique, l’air de rien. Et nous on s’y laisse prendre, naïvement : on s’amuse – ou se désole, c’est selon – des « couacs du gouvernement », on compare Ayrault à l’un de ces moulins qu’attaquait Don Quichotte et on se demande comment un homme qui n’est même pas capable de diriger ses ministres peut prétendre diriger la France.

Pôvres de nous ! En fait, ces gens savent très bien ce qu’ils font. Et ce qu’ils font est diablement efficace !

Résumons : lundi, Jean-Marc Ayrault déclare au cours d’une conversation qu’il n’est pas contre un débat sur les 39 heures. « Je ne suis pas dogmatique », précise-t-il, superbe et Voltairien. (Enfin, il serait Voltairien si Voltaire avait vraiment dit « Je ne suis pas d’accord, mais… » et tout ça. Ne chipotez donc pas, c’est mon rôle ici, pas le vôtre.) Et mardi, le même Jean-Marc Ayrault déclare, superbe et péremptoire – et toujours sans aucun dogmatisme, bien sûr – : « Il n’est pas question de revenir sur les 35 heures ».

Ce qui est très fort, c’est qu’entre ces deux déclarations, tout le monde s’est torturé pour trouver la meilleure façon de réagir. Autant dans le propre parti de monsieur Ayrault que dans l’opposition. Dans son parti, ils sont nombreux à s’être élevés contre ce retrogradage social : Michel Sapin, ministre du Travail, déclare : « Il ne faut pas supprimer les 35 heures ! » (Je tiens d’ailleurs à le rassurer : il n’a jamais été question de supprimer les 35 heures, mais de les conserver en y rajoutant 4 heures… Oui, je chipote, mais moi j’ai le droit, je suis chez moi.)

Et dans l’opposition, on a évidemment bondi sur l’occasion de rouvrir le débat, puisqu’on avait enfin le droit, que ce n’était plus un sujet tabou, que le dogmatisme n’existait plus. Valérie Pécresse a tenu à saluer « l’éclair de lucidité de Jean-Marc Ayrault », l’exhortant par ailleurs à être vraiment « le chef du gouvernement ». Jean-François Copé, lui, déclarait rêver que « le premier ministre endossait enfin les habits du courage politique pour être à la hauteur du grand pays, la France, qu’il est censé diriger ». Et mardi matin, le Parti Chrétien Démocrate publiait un article intitulé « Retour aux 39 heures : chiche, monsieur Ayrault !« , le partageant sur Facebook à l’instant même où le Figaro changeait son titre pour annoncer le changement d’opinion du premier Ministre.

C’est là que c’est ‘achement balaise, comme technique. En effet, en faisant ce demi-tour dans sa veste, Jean-Marc Ayrault a d’un même coup remis tout le monde d’accord dans son gouvernement. Le Figaro voyait ainsi sur sa page d’accueil se succéder les deux titres suivant : « Ayrault : Il n’est pas question de revenir sur les 35 heures » et « Sapin : Il ne faut pas supprimer les 35 heures » : on n’a jamais vu un gouvernement aussi raccord.

C’est beau, un gouvernement d’accord avec lui-même, non ?

Mais il a également rendu complètement obsolètes toutes les déclarations qu’avait faites l’opposition pendant les quelques heures précédantes. Des heures qui ont donc été passées à réfléchir sur du rien.

Encore deux ou trois coups dans ce genre, et bientôt l’opposition n’osera plus réagir aux déclarations des membres du gouvernement, de peur de perdre à nouveau du temps à rédiger des textes qui seront périmés dès leur publication. Et Jean-François Copé, qui appelle à manifester, est bien embêté, parce que maintenant on ne pourra plus jamais être sûr, en rédigeant les textes des pancartes au départ de la manif’, qu’ils ne seront pas complètement hors-sujet à l’arrivée. On imagine déjà les titres dans la Presse : « Ayrault déclare qu’il n’est pas question de servir des frites tous les jours à la cantine », puis juste en dessous : « L’UMP manifeste contre les frites tous les jours à la cantine ».

Et voilà l’opposition proclamée, par la seule force du calendrier, soutien indéfectible du gouvernement en place.

Ah oui, vraiment, ils sont très très forts…

Bientôt, dans tous les partis politique, la gestion du temps ressemblera à ça. Et le pigeon, évidemment, finalement, c’est nous…

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