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L’avantage d’être au chômage depuis peu, c’est qu’on a l’impression d’avoir plein de temps devant soi. S’il n’est pas bon qu’elle dure trop longtemps, j’avoue en ce moment profiter un peu de cette impression, et aussi d’être tout seul chez moi toute la journée, pour faire des trucs que je n’avais plus faits depuis un moment. Un peu de musique, tout d’abord, bouquiner (pas assez) ensuite. Et puis regarder des films, aussi, de temps en temps. Et plus exactement des films que j’avais déjà vus et que j’avais envie de revoir. Ainsi, aujourd’hui, ai-je à nouveau regardé La Vague.

La Vague, c’est l’histoire – inspirée de faits réels – d’un prof allemand un peu anar’ sur les bords, que ses élèves tutoient et appellent par son prénom, qui vient en cours avec un T-shirt des Ramones et qui entraine l’équipe de water-polo du lycée, qui, se voyant confier une session de cours d’une semaine sur l’autocratie, décide de faire une expérience pour prouver à ses élèves qu’une dictature pourrait bien revenir en Allemagne, moins de 60 ans après Adolf. Bien entendu, l’expérience réussi au-delà de toute espérance – ou de toutes les craintes, c’est selon -, et ça finit [achtung, spoiler !] mal [fin du spoiler].

Un très bon film, qui analyse bien les mécanismes de la montée du fascisme. Sauf que…

Sauf que quelque chose me dérange dans cette série d’événements. Un détail, peut-être, mais qui a son importance. En effet, chacune de ces étapes d’un bien vers un mal – voire LE mal absolu – est en soi quelque-chose de bon, de positif.

La première chose que fait Rainer, le prof, c’est de remettre un peu de discipline dans sa classe : les élèves doivent à nouveau le vouvoyer, l’appeler « monsieur » et lever le doigt avant de parler. Le premier effet de cette décision est de permettre aux élèves moins à l’aise de s’exprimer en étant écoutés par tous. Une en particulier reprend confiance en elle et retrouve dans le groupe une place importante, via notamment un petit rôle dans une pièce de théâtre, rôle que personne n’aurait songé à lui proposer avant.

La deuxième étape consiste à redonner à ses élèves un esprit de corps, à les faire se sentir membre d’un groupe. Et ça marche rapidement : l’un d’eux, méprisé par ses camarades avant l’expérience, étant emmerdé par deux punks cherchant de la drogue, deux de ses camarades courent à son secours, et l’un d’eux lui donne ensuite son numéro de portable, au cas où les punks reviendraient à la charge. Et au sein même de l’équipe de water-polo entrainée par Reiner, les joueurs communiquent plus et jouent enfin ensemble et plus chacun dans son coin, pour le plus grand bien de l’équipe.

De même, chacun est invité à mettre ses talents au service du groupe : l’un, doué en informatique, crée une page sur Internet ; l’autre, qui griffonne dans les marges de ses cours, dessine un logo ; le dernier enfin fait profiter le groupe de ses moyens financiers en imprimant des stickers.

La troisième étape consiste dans le choix d’un uniforme, dont l’un des élèves rappelle qu’il sert à « gommer les différences sociales ». Tous les élèves se retrouvent donc en jean et chemise blanche. Cette étape est d’ailleurs l’occasion de constater que la deuxième a vraiment eu un effet positif : l’un des élèves, manifestement plus fortuné, propose à un autre qui n’a pas de quoi s’acheter une chemise blanche de lui offrir une des deux que lui possède déjà. Et en fait, on apprend qu’il va en acheter deux, dont une pour son camarade. Et de fait, les groupes se fondent entre eux pour ne devenir plus qu’un groupe : la Vague.

Oh, encore un saut de ligne !!!

Et pourtant, l’expérience tourne mal : les membres du groupe deviennent rapidement incontrôlables, et Rainer, l’instigateur de l’expérience, se prend au jeu, probablement un peu trop. Pourtant, ce n’est pas vraiment ça que j’ai vu, moi. Au contraire, j’ai vu une expérience essentiellement positive, pour chacun et pour le groupe. Rainer lui-même gagne dans l’affaire un potentiel éducatif fort : jamais ses élèves ne l’ont autant écouté. Il en fera d’ailleurs l’usage à la fin du film, mais d’une façon qui justement me chagrine un peu. Nous y reviendrons. Et j’ai vu des éléments extérieurs au groupe tenter de contrecarrer cette expérience : ce sont les anarchistes, qui viennent provoquer une partie du groupe ; ce sont deux anciennes membres de la classe de Rainer, qui veulent alerter le monde du danger que provoque la Vague ; c’est une équipe adverse du championnat de water-polo, qui provoque les joueurs de la Vague de façon appuyée, et profitent du remue-ménage provoqué dans les tribunes par les deux nanas sus-citées pour tenter de noyer un des joueurs ; ce sont les autres professeurs, qui n’acceptent pas que le cours de Rainer soit le plus suivi. Sa propre compagne, prof elle aussi, le quitte.

Seuls deux membres du groupe me semblent poser problème, et ils sont révélateurs : l’un est ce mec un peu paumé que personne n’apprécie vraiment, qui voit dans le groupe un moyen d’exister enfin, d’être aimé et écouté ; l’autre est un gosse orgueilleux qui voit dans la Vague un moyen d’affirmer le pouvoir qu’il a sur les autres. Il y rentre d’ailleurs en jouant de son premier pouvoir : le fric.

Et finalement [alors là attention, il y a du gros spoiler], Rainer, après avoir lu les textes de ses élèves sur ce qu’ils ont retiré de cette expérience, textes qui sont tous enthousiastes, décide de frapper un gros coup : jouant son rôle de leader jusqu’au bout, il en vient à réclamer la tête d’un « traitre », et ne tombe le masque qu’après que personne ne se soit réellement opposé à la chose. Il dissout alors définitivement la Vague, provoquant un dernier drame : le suicide du plus fanatique de ses fidèles, celui qui, une fois le groupe dissout, serait redevenu ce qu’il était avant : un moins que rien.

Et c’est là que ça me gène. Parce que pas une seule fois Rainer ne rappelle que les décisions prises au départ sont bonnes et ont eu d’abord et principalement des répercussions positives, et parce qu’il ne profite pas du pouvoir – certes devenu probablement un peu malsain – qu’il a sur ses élèves pour les appeler à continuer le groupe, en en retirant pour de bon les aspects malsains (mépris – voire pour certains haine – de celui qui n’y est pas, uniformisation abusive, vénération du leader, etc.) Finalement, c’est cette dissolution brutale qui mène à la mort d’un des membres, pas le groupe lui-même. Et pourtant, tel que le film est construit, on a l’impression que c’est chacune de ces décisions que nous avons vues plus haut qui mènent, directement et irrémédiablement, à la mort et au chaos.

Si bien qu’encore une fois, j’ai l’impression en sortant d’un film que je viens de passer une heure et demi à regarder un réalisateur cracher sur ce que je crois juste et bon : la solidarité, la discipline, le respect, l’amitié, l’équité, la confiance. Et j’ai l’impression en plus que ça n’a pas dérangé grand-monde à part moi, puisque ce film a été un gros succès à sa sortie.

Résultat, maintenant j’ai peur à chaque fois que je regarde la bande-annonce d’un film qui me plairait a priori plutôt bien. Tenez, j’irais volontiers par exemple retrouver mon âme d’enfant en allant regarder Ernest et Célestine, inspiré d’une série de bouquins dont l’un a bercé mon enfance, me promenant entre sourires et soupires.

Eh bien voilà, maintenant j’ai peur que ce joli petit conte pour enfant n’ait été transformé en… un hymne pro-metissage : « Les souris en bas, les ours en haut, ça a toujours été comme ça ». Le message final sera-t-il « Les ours feraient bien mieux d’accueillir toutes les souris que le souhaitent en haut, et de leur donner tout le fromage qu’elles demandent, et plus s’il le faut » ?

Et voilà, j’hésite… Alors pourtant qu’a priori je serais vraiment tenté, et pas seulement parce que ça occuperait efficacement deux heures de mon chômage tout neuf…

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