Étiquettes

, , , ,

À la demande quasi-générale, voici, en première partie, le récit de mon combat.

« La Défense, Grande Arche » Dans les couloirs du RER, on sent déjà l’odeur de la manif. Une odeur encore aigre-douce, un mélange de joie d’être ensemble, de fierté d’être là et de rage de savoir, d’avance, qu’on ne sera pas entendu. Il est environ 15 heures, dimanche 24 mars, et j’arrive de ma lointaine province sur l’esplanade de la Défense, sac au dos, bien décidé à laisser le soir ma femme repartir seule avec les amis qui nous ont amenés le matin. Dans mon sac à dos, un sac de couchage, une couverture, un poncho et des barres de céréales. De quoi tenir la nuit, du moins je l’espère. Et on verra après.

©LMPT

©LMPT

Sur l’Esplanade, je marche vite, autant pour ne pas avoir le temps de déjà me refroidir que pour être « là-bas » le plus rapidement possible.

« Là-bas », c’est l’arc de Triomphe, qu’on aperçoit au loin, derrière un tapis bleu-blanc-rose.

« Là-bas », c’est d’abord la porte Maillot, où ma femme m’a précédé. J’aimerais quand même pouvoir la rejoindre avant qu’elle ne reparte. Je comprends déjà que ça va être difficile : il y a du monde entre elle et moi, ce qui veut dire que la manifestation déborde déjà de l’avenue de la Grande Armée. Ce qui veut dire que l’annonce de la préfecture de police, 100 000 personnes attendues, est déjà ridiculisée.

Et « là-bas », c’est surtout les Champs, qu’on aperçoit vaguement, de si loin, vides bien entendus. Les Champs qu’on nous a refusés et que nous irons quand même prendre et occuper, pendant de longues heures. Dans trois heures.

Pour le moment, je marche sur l’avenue Charles de Gaulle, pleine à craquer. Je me faufile, espérant pouvoir trouver un moyen de sortir de l’avenue pour m’approcher au plus près de la porte Maillot. Ici, on n’entend pas les interventions, les gens ne font du bruit que quand un hélicoptère passe au-dessus de nous. Beaucoup de petits vieux, dont un certain nombre s’impatiente déjà. J’avance jusqu’à un cordon de sécurité : le service d’ordre de LMPT tente d’éviter le mouvement de foule, qui pourrait être dramatique, et filtre donc, laissant passer par petits groupes. Au moment où j’arrive, ils ont encore la situation un peu en main… mais pas pour longtemps : les gens continuent d’arriver de la Défense et ça pousse sévèrement derrière. Certains se plaignent d’être « traités comme du bétail ». Si gueuler contre les gamins de la sécu est absurde, je comprends le début de panique qui envahit certains : si c’est comme ça tout le long du parcours, on aura des morts. Une vague d’angoisse me secoue, et me pousse sur le pas d’une porte, où je ne suis plus compressé. Et encore, moi je suis assez grand pour voir autour de moi… Le cordon de sécurité ne tient plus face à la pression, cette même pression qui en poussera certains sur les barrages des CRS un peu plus tard… Des policiers en civil, discrets comme le nez au milieu de la figure, demandent des instructions au téléphone, juste derrière le cordon. J’apprends que deux avenues menant à l’Étoile ont été ouvertes. Bonne nouvelle : leur dispositif était vraiment ridicule, et nous sommes vraiment nombreux. Pour le premier, je n’avais aucun doute et j’avais raison. Pour le second, si. J’avais tort. Je l’accepte avec plaisir, une fois n’est pas coutume.

Finalement le cordon cède, et je me faufile en vitesse dans une rue parallèle, pour avancer le plus possible. En arrivant près de la porte Maillot, je replonge dans la foule, heureusement moins compacte : le barrage a fait son office en permettant à la foule de s’écouler ensuite plutôt paisiblement. Je respire mieux. Et retrouve ma femme, mes amis et mes frangins, au milieu d’une foule composée en grande partie de familles. Trop calme, trop gentil, trop pacifique. Mes « Hollande, démission ! » ne rencontrent pas le succès escompté. Les gens se retournent vers moi en souriant mais ne reprennent pas. Certains gueulent quand deux types grimpent sur un abribus avec drapeau et tambour… Ce n’est pas ici qu’on fera la révolution. Dès l’annonce des chiffres, la place se vide de moitié. Ma femme et mes amis repartent récupérer la voiture en banlieue parisienne pour rentrer en province.

Suivi d’un de mes frangins, je remonte (enfin) l’avenue de la Grande Armée jusqu’au podium, où j’arrive à temps pour hurler avec ce qui me reste de voix l’hymne de la manif et la Marseillaise. Grand moment. Puis la dispersion est annoncée. J’entends qu’un sitting est organisé au niveau du 50 avenue de la Grande Armée, j’y cours. Discussion avec un des membre de l’organisation, qui m’annonce que de toute façon on n’est pas assez nombreux pour pouvoir espérer rester plus de cinq minutes, parce qu’une grande partie des campeurs prévus sont en fait sur les Champs, en train de résister aux CRS. « On attend qu’on vienne nous demander de dégager et on se taille. » J’hésite un peu, attends les trois amis à qui j’ai donné rendez-vous ici par texto, nous échangeons nos impressions. Eux, tous trois photographes et ayant couru partout tous l’après-midi, ont vu des gamins, des mères de famille et des personnes âgées se faire gazer en tête de cortège, alors qu’ils étaient dans le parcours officiel. Seulement, la pression, cette pression incontrôlable que j’ai sentie deux heures auparavant avenue Charles de Gaulle, les poussait contre les CRS… qui ont riposté au gaz. Par texto, je reçois depuis 18 heures des nouvelles d’amis qui sont sur les Champs ; c’est décidé, je les rejoins. Puisque je ne passerai pas la nuit ici, autant aller faire un tour sur les Champs.

Les temps de contourner l’Étoile et nous arrivons sur les Champs, où ces amis m’expliquent la situation. Manifestement, il y aurait eu plusieurs ilots de résistance sur les Champs dans l’après-midi, mais il ne reste plus que celui-ci. Très bien, raison de plus pour rester. L’ambiance contraste avec celle de la porte Maillot : c’est à la fois plus joyeux et plus déterminé. La moyenne d’âge doit être la même, mais tout le monde est plus proche de la moyenne. Ici, il n’y a pas d’enfants en poussette ou sur les épaules des parents : quoi qu’en dise Rue89, nous n’utilisons pas les enfants comme bouclier humain… Ceux qui se sont fait gazer, rappelons-le, étaient sur le parcours officiel, et donc dans la légalité la plus complète. Ici, nous sommes entre adultes responsables et conscients. Ça chante, ça danse, ça hurle, ça rigole, ça fait passer des bonbons dans les rangs, ainsi que quelques bouteilles. « Là c’est plutôt calme, mais il y a eu des moments plus tendus… » et nul doute que ça reviendra : ils ne peuvent pas se permettre de nous garder ici trop longtemps. Certains partent, d’autres arrivent. Nous recevons même le renfort d’un véhicule muni de deux énorme cornes de brumes, qui doivent être entendues jusqu’à l’Élysée. Élysée qui, selon le bruit qui court, a encore une fois choisi de nous ignorer superbement : 300 000, qu’ils disent. Le chiffre vole de bouche en bouche, on encaisse le coup cinq secondes, puis on hurle encore un peu plus fort : « Hollande, démission ! »

Un peu avant 20 heures, un message passe : « Il faut tenir jusqu’au 20 heures ». Très bien, tenons. Pour le moment ce n’est rien de très compliqué. J’en profite pour faire le tour du groupe, pour voir à quoi ça ressemble. Clairement, une grande majorité des manifestants en est à son premier face-à-face avec les CRS : on pourrait croire de certains qu’ils sortent du boulot ou de cours… Peu de capuches, de foulards sur le visage, de blousons rembourrés, de lunettes de ski sur les yeux… Nul doute qu’il y en aura plus la prochaine fois. Vers 20h30, ça bouge du côté des CRS. Je remarque au passage qu’ils nous ont maintenant coupé l’issue vers l’Étoile : nous sommes isolés. Et les rangs se renforcent, et les talkie-walkie fonctionnent à plein. C’est bientôt le moment. « Asseyez-vous, allongez-vous ! » OK… Appuyé sur mon sac à dos, un bon ami à ma droite, un inconnu à ma gauche, nous nous serrons les coudes au sens propre, tentant de former une chaîne solide. Les CRS avancent derrière leurs boucliers transparents. Mes pieds cognent sur le bas des boucliers ou sur les jambières des gars. « C’est un peu flippant, non ? », lancé-je à une amie derrière moi, en rigolant un peu jaune, quand même. Trente secondes plus tard, sans avoir eu le temps de rien comprendre, je suis debout derrière le cordon de CRS, les yeux explosés, la gorge en feu… J’ai l’impression diffuse d’avoir été le maillon faible, dans l’histoire… « Te frotte pas les yeux, ça va aller, me lance un des mastocs, et monte dans le bus. » Palpation rapide, je dépose mon sac dans un coin et vais m’affaler dans le fond du bus en crachant partout et en pleurant.

Je suis rapidement rejoint par des camarades en tous genres. Un qui pourrait être mon grand-père, deux qui pourraient être mon père, et un paquet qui pourraient être mes frères et sœurs, dont un ou deux ont l’air d’avoir mangé bien plus sévèrement que moi… Une dose de sérum physiologique circule. Puis on commence à attendre.

Dans le bus, ambiance de défaite, maussade et triste. Enfin, presque...

Dans le bus, ambiance de défaite, maussade et triste. Enfin, presque…

Par texto, on apprend que ça résiste encore autour d’une bouche de métro, et on s’attend à voir notre effectif gonfler. Finalement, il n’en sera rien, et nous partirons vers le commissariat du 7e pour une vérification d’identité vers 21h30. J’en ressortirai vers 22h, fier et heureux non pas d’avoir été pris, mais d’avoir pu rester sur les Champs pendant plus de trois heures après la fin de la manif. Trois heures, dont une dans un car de CRS, certes, mais trois heures quand même.

——

Voilà les faits. L’analyse arrive en deuxième partie.

Publicités