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Quand ses parents l’ont mise au monde, elle avait tout pour réussir. Et à vrai dire, ça a plutôt bien commencé. Très vite, elle a grandi en force et en sagesse, faisant fructifier l’héritage de ses parents. Sur certains points, elle les dépassa même. Bien sûr, tout ça ne s’est pas fait sans crises, sans difficultés, sans rejets, sans conflits, mais quand elle est arrivée à l’âge adulte, c’était une belle femme, solide et intelligente, dont son voisinage suivait les conseils et guettait les avis.

Et puis un jour, elle a commencé à grossir. Trop. Beaucoup trop. Et la femme solide est devenue une femme forte. Puis une femme grosse. Puis une obèse. Au début, ça n’était pas si grave : on peut très bien vivre avec quelques kilos en trop. Seulement, contrairement à toutes les femmes du monde, à la vue de ces kilos en trop, elle a décidé de ne surtout pas faire de régime, et au contraire de continuer à augmenter les quantités à chacun de ses repas. Ce qui a commencé à faire jaser ses voisins, qui eux n’avaient pas forcément de quoi remplir leur frigo. Si bien que ces voisins ont commencé à s’inviter chez elle, de plus en plus souvent. Au début, ils apportaient une bouteille ou un morceau de saucisson ; et ils mangeaient discrètement. Puis ils ont finit par arriver les mains vides, et par amener leurs familles avec eux.

Et elle, elle s’est habitué à avoir toujours plus de monde chez elle. Et plutôt que de réduire les doses pour décourager les voisins de venir toujours frapper chez elle, elle les a augmenté, chaque jour un peu plus. Et elle a continué à avoir toujours plus de monde chez elle. Certains même ne repartaient même plus entre les repas.

Et elle… non seulement nourrissait-elle tout le quartier, mais en plus continuait-elle à grossir.

Aujourd’hui, elle est très malade. Ses voisins – qui ne sont plus ses voisins puisqu’ils habitent chez elle – continuent de faire venir du monde : tant qu’il y a à manger… Mais d’autres personnes viennent de plus en plus souvent chez elle : des médecins. Des médecins qui ne tombent jamais d’accord sur sa maladie, mais qui en revanche arrivent toujours tous à la même conclusion : « Vous allez très mal. Il faut manger, beaucoup, pour prendre des forces ». Puis ils lui prescrivent des bains de pieds, des bains de bouches, des bains de n’importe quoi, pour détourner l’attention. Et bien sûr, ils se font payer cash à chaque consultation : ils ont si peu confiance en leur science…

Et elle mange. Certes, elle n’arrive plus tellement à augmenter les doses, mais c’est surtout parce qu’elle n’a plus la force de travailler, et qu’il lui devient même difficile de nourrir tout le monde qu’il y a chez elle. Mais aujourd’hui, il est certain qu’à ce rythme-là elle ne tiendra plus longtemps. Mourra-t-elle d’une crise cardiaque, étouffée sous son propre poids ? Ou sera-t-elle lynchée par ses squatteurs le jour où elle ne pourra même plus se lever pour aller préparer le repas auquel ils se sont tellement habitués qu’ils n’envisagent plus un seul instant de vivre sans ?

Ce qui m’inquiète, dans tout ça, ce n’est pas tant qu’elle meurt… La belle affaire, on meurt tous un jour. Non, ce qui m’inquiète c’est qu’elle risque de mourir de mort violente, ce qui n’est pas souhaitable pour elle en premier lieu, bien entendu, mais pas non plus pour nous, ses proches, en second lieu. Parce qu’un décès est toujours plus douloureux quand on ne s’y est pas préparé. Or personne ne s’y prépare autour d’elle, puisque tout le monde croit mordicus que les médecins ont raison, et la poussent eux aussi à manger encore plus, toujours plus.

Et puis j’avoue aussi avoir peur de la réaction de ses « invités » quand elle mourra. Parce qu’il est probable qu’ils se tourneront vers ses proches pour leur demander ce qu’elle ne pourra plus leur donner. Et ils sont de plus en plus nombreux…

Alors bien sûr, j’essaie bien de lui dire – et quelques autres avec moi – qu’elle court à la mort, qu’il vaudrait mieux qu’elle réduise les doses, petit à petit, pour réhabituer son corps à manger normalement. Et aussi un peu pour que les squatteurs réalisent, en voyant leurs parts diminuer, qu’en bossant un peu ils pourraient manger aussi bien chez eux. Alors peut-être pourrait-elle, non pas échapper à la mort, mais marcher vers elle plus lentement et plus sereinement, nous laissant le temps, à nous qui resterons après elle, de nous habituer à l’idée de sa mort et de préparer la suite…

Mais les médecins, avec tous leurs diplômes, ne peuvent pas se tromper, n’est-ce pas ?

Si par hasard vous ne voyez pas bien pourquoi je vous parle d’une amie que vous ne connaissez pas et dont vous n’avez rien à foutre (égoïstes !), cliquez sur les liens, ça pourrait vous aider…

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