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Comme vous l’avez sûrement constaté, je n’ai pas publié de compte-rendu de la journée de dimanche. J’aurais pu, mais je n’en ai pas eu le courage : j’aurais eu l’impression d’écrire la même chose que pour les manifs précédentes, et ça me fatiguait d’avance. Hier, un ami, peu engagé dans la lutte, m’a envoyé son compte-rendu. Je l’ai lu, puis lui ai proposé de le publier, et il a accepté. Le voici donc tel quel, je n’y ai rien ajouté (à part les intertitres) ni retranché. Il n’est rien de plus qu’un point de vue parmi tant d’autres, mais il m’intéresse parce qu’il est celui d’un homme qui est allé sur place sans autre a priori que celui de la liberté, de l’indépendance et de la recherche de la vérité. En ce moment, où chacun s’arc-boute sur ses positions au risque de perdre de vue que seule la vérité compte, c’est précieux.

Je lui laisse donc la parole :

J’y suis allé pour voir. Voir de mes propres yeux, directement, sans subir la propagande intensive de ceux d’en haut, ni celle de certains de mes proches, que je savais très engagés dans cette cause qui divise tant. J’y suis allé vêtu de frusques, jogging et sweat à capuche troué, parce qu’on m’avait prévenu que l’on risquait d’être aspergé de liquides divers par les Femen, ou savaté par les CRS. J’y suis allé parce que j’étais certain que la violence allait faire partie du processus, et que je voulais en être témoin, d’où qu’elle vienne. J’y suis surtout allé parce que j’avais de quoi prendre des photos, faire mentir ceux qui me martelaient le crâne avec de faux chiffres et des affabulations pathétiques de part et d’autre, prouver que je ne répétais pas simplement le laïus d’un camp en particulier.

Je n’y suis pas allé pour agiter des panneaux, scander tel ou tel slogan, ou prendre directement parti. Je n’y suis pas allé sans idées reçues, c’est difficile en général et impossible dans ce cas précis. J’y suis allé en tant que journaliste dans le sens où je l’entend, dans le sens qui me passionne. Libre.

En arrivant sur le pont Mirabeau, dans le XVème, j’ai vu des milliers de personnes, des drapeaux, des couleurs, qui défilaient sur la voie George Pompidou, au bord de la Seine. J’ai entendus des sons de cuivres assourdissants, j’ai vu des dizaines de curieux qui se massaient contre les rambardes. Je me suis approché. J’ai entendu de la musique, des chants, des clameurs. Je me suis installé tout près, juste en haut, sur le quai Louis Blériot, et j’ai marché de long en large, du début à la fin du défilé. Pour en établir la longueur, pour en sonder l’intérieur, pour dénicher le faux pas. J’ai vu et photographié -et compté- tous les clichés positifs qu’on puisse coller à un rassemblement. Des peaux laiteuses, mates, sombres, olives, flétries, diaphanes, imberbes, velues. Des sourires vrais, par milliers. Des visages froids aussi, déterminés, résignés, colériques, extatiques, enjoués, courageux. De tout.

Des foules pacifiques et attentionnées

Le cortège a avancé petit à petit, s’étirant sans discontinuer du pont d’Iéna, devant la tour Eiffel, jusqu’au pont Garigliano, en face de l’immeuble France Télévision, et plus loin encore. J’ai fini par le rejoindre, mitraillant toujours de part et d’autre et cherchant des yeux les politiques venus grappiller des voix, les gorilles bas du front avides de castagnes, les petits vieux haineux, les jeunes abrutis de médias obscurs. Ils devaient bien se cacher, ils m’ont échappé. J’ai cherché les accroches homophobes sur les panneaux, les discussions de comptoirs sur la supériorité de l’hétérosexualité, les menaces voilées. J’ai scruté des milliers de participants et leurs enfants, des dizaines de membres du staff, je n’ai trouvé qu’une pancarte débile. Une. J’ai vu deux adolescentes adossées au mur, au coin du quai Branly et de l’avenue de Suffren, arborant des peintures qui exprimaient autant leur opposition à la manifestation qui avait lieu sous leurs yeux que leur totale ignorance des enjeux que celle ci défendait. Leur visage était triste et fermé, comme si elles voyaient passer des cohortes de chemises brunes marchant au pas. Autour d’elles, que des sourires.

J’aurai dû m’arrêter et attendre, guetter particulièrement les réactions potentielles des plus vindicatifs. Je n’ai fais que passer, il y avait trop à faire. Du début à la fin du trajet, j’ai vu les gens applaudir à leur fenêtre, les enfants se masser aux balcons et rires aux éclats, secouant négativement la tête lorsque les manifestants scandaient « les enfants, avec nous », tout comme les CRS postés tout le long du trajet gloussaient en souriant au rythme des « CRS – avec nous – on est gentil – comme tout ! ». Jamais de mémoire de jeune adulte habitué aux manifestations – télévisées ou non – je n’avais vu de foules aussi pacifiques et attentionnées. Presque aucun détritus, des terrasses de restaurants bondées de chaque côtés des rues empruntées par ces hommes et femmes innombrables…

En arrivant près de la place Vauban, j’ai vu des jeunes filles heureuses se tenant par la main, drapeau arc-en-ciel sur les épaules, qui marchaient au milieu des familles, des prêtres, des femmes portant le foulard, des jeunes aux coiffures à la mode et des tatoués aux cheveux longs, et qui discutaient et chantaient avec les autres. Des gens déguisés, de bonne humeur, qui chantaient, dansaient, riaient. Puis on nous a fait comprendre que la place des Invalides, lieu d’arrivée des trois cortèges parisiens, était pleine et qu’il fallait que les participants attendent ici, devant les immenses écrans installés ça et là, dans les avenues de Saxe et de Breteuil. Mais il fallait que je voie tout. J’ai donc facilement réussi à me retrouver au milieu des pelouses bondées, entre le pont Alexandre III et l’hôpital militaire des Invalides, et de là j’ai sillonné les environs. Les hauts parleurs faisaient retentir tout le 7e arrondissement de discours dans lesquels je ne me retrouvais jamais tout à fait, mais je n’ai pu qu’apprécier le vaste panel de personnes qui saisissaient tour à tour le micro. Et après avoir pris nombre de photos, je me suis éclipsé, sachant que je reviendrai plus tard.

Des Veilleurs et des excités

Je suis revenu pour voir. Pour écouter, pour sentir. Pour vivre ce que je ne connaissais que par des articles qui semblaient tous avoir les mêmes sources, les mêmes points de vue, les mêmes objectifs. En sortant de la station de métro La Tour Maubourg vers 21h15, j’ai vu des gens calmes et fatigués qui rentraient chez eux, et beaucoup de CRS. En marchant vers l’esplanade, j’ai aperçu des fumées blanches et des mouvements de foule près de la station de métro Invalides, et énormément de CRS. En courant dans cette direction, j’ai repéré des jeunes, le visage rougis et les larmes aux yeux, qui toussaient et crachaient, et un nombre effarant de CRS.  J’ai remarqué que l’endroit, en deux heures, était devenu un dépotoir. J’ai vu des groupes de gens également assis sur l’herbe, en silence, tandis qu’un homme avec un micro leur parlait d’une voix sereine et douce. On m’avait expliqué qu’ils se faisaient appeler « Veilleurs ». Je n’ai pas eu le temps d’écouter ce que l’homme disait. Je suis revenu pour voir, et j’ai vu.  Il semblait y avoir encore un millier de personnes tout au plus sur l’esplanade, dont deux grands groupes de Veilleurs et beaucoup de gens qui marchaient sans vrai but, se contentant de filmer ce qui leur semblait intéressant. A la station de métro Invalide, près du kiosque, un groupe de deux cents personnes qui chantaient et hurlaient faisait face à une centaine d’hommes en armures et boucliers. Les gaz lacrymogènes m’ont fait suffoquer au début, et je me suis demandé comment tous ces gens pouvaient rester ici sans défaillir.

Puis le vent a tourné. Le vent était d’humeur ironique ce soir là, soufflant souvent dans la direction de ceux qui lançaient les grenades plutôt que vers leurs victimes désignées. Je me suis fondu dans la masse, immortalisant les deux camps autant que possible. J’ai vu des jeunes emmitouflés dans leurs écharpes, beaucoup d’entre eux portant des lunettes de plongée pour se protéger des gaz, lançant sur les représentant de l’ordre des bouteilles de bières vides, puis remplie de sable. Je suis sorti du rôle que je m’étais fixé depuis le début de cette journée. Je les ai invectivé. Mes protestations n’ont servi à rien. Ils étaient une trentaine ou une cinquantaine, tout au plus au milieu de cette masse. Je les ai suivis, photographié, j’ai tenté de les compter et ça n’était pas sorcier : ils étaient regroupés là, dans un périmètre minuscule, entourés de jeune hommes et de jeunes femmes qui se contentaient de crier et de scander des slogans divers.

J’ai vu ces jeunes des beaux quartiers, excités d’être là, en train de vivre quelque chose plutôt que de le commenter sur la Toile. La plupart d’entre eux riaient, fumant des cigarettes en retrait ou suivant ceux qui s’avançaient vers les CRS, avides de réel. J’ai vu les yeux écarquillés de ces femmes d’une vingtaine d’années qui suivaient le mouvement, ces yeux qui racontaient l’incompréhension, la peur, les montées d’adrénaline, la bêtise aussi. J’ai vu ces quelques hommes masqués, encagoulés, en veste de cuir qui agissaient comme des sections de commandos, obéissants au doigt et à l’oeil aux ordres de « chefs » qui lançaient des ordres, invitant leurs troupes à « occuper le terrain », à avancer à droite, au milieu, à ne pas avoir peur de certaines grenades qui ne produisaient que de la fumée et non des gaz. Je les ai pris en photo, systématiquement, avec plus ou moins de succès. J’ai couru avec eux lorsque les CRS ont chargé, frappant ceux qui ne couraient pas assez vite sans chercher à attraper les violents et leur hiérarchie. J’ai vu ceux qui couraient faire demi-tour, venir en aide à ce gamin, tombé au sol et entouré de cinq policiers en civil qui le frappaient à la tête et au dos de leurs matraques télescopiques. J’ai observé les CRS battre en retraite, se repositionner, et les renforts arriver toujours plus nombreux. J’ai vu cet homme, le visage barré par une écharpe noire et blanche, casquette marron vissée sur le crâne et veste en cuir fermée jusqu’en haut, lancer de toutes ses forces un enjoliveur vers les CRS et manquer de peu un journaliste qui n’avait pas reculé assez tôt. J’ai reculé quand ce même homme a tenté de m’asséner un coup de tête en plein visage parce que je le priais de faire attention, avant de me fixer d’un regard haineux, en silence. J’ai senti le groupe dans lequel je m’étais fondu bouger, avancer, fuir. En son sein, seul quelques uns se penchaient pour ramasser des débris et les jeter sur leurs opposants. Trois d’entre eux ont tenté de mettre le feu au kiosque à journaux. D’autres se sont approché tout près des lignes de CRS, drapeaux français à la main, en chantant. J’ai vu quatre jeunes courir en brandissant d’étranges drapeaux, dont l’un orné d’un tête de mort et de la mention « no mercy », sous les acclamations d’une foule qui ne savait plus très bien si elle encourageait une action précise ou la simple opposition au gouvernement.

Un brassard orange sorti de nulle part

J’ai discuté avec plusieurs personnes qui ne pouvaient que constater que les médias, bien cachés derrières ce qui était devenu une légion entière de CRS, avaient dorénavant de quoi décrédibiliser tout ce qui ce pourquoi l’on s’était battu ce jour là. Les CRS ont chargé, encore et encore, durant les trois heures que j’ai passé ce soir du 26 mai sur les Invalides. Je suis resté autant que possible dans le seul groupe qui leur opposait une véritable résistance, et je n’ai pas vu un seul d’entre eux être blessé. Trente six d’entre eux ? Il me faudrait plus de détails.

Vers 23.30, j’ai fini par aller chercher un ami anglais au métro La Tour Maubourg, lui qui voulait comme moi voir ce qu’il en était vraiment après avoir écouté les annonces alarmistes qui tournaient en boucle à la radio. Nous sommes revenus sur les Invalides sans problèmes malgré l’interdiction. La situation s’était calmée, les dernier lanceurs de cailloux, joueurs de cornemuses et autres jeunes qui n’étaient pas près à abandonner étaient encerclés dans un périmètre minuscule dont l’accès nous était interdit. Les veilleurs étaient toujours là, silencieux, avec leurs bougies qui semblaient si futiles à présent. Les journalistes n’avaient que faire de ces pauvres bougres qui ne faisaient ni ne souhaitaient de mal à personne. Je voulais que mon ami voie. Nous avons rejoint ceux qui se tenaient derrière les CRS entourant les irréductibles. Je lui ai passé mon appareil photo, et deux jeunes filles m’ont aidé à le hisser sur mes épaules. Alors qu’il faisait crépiter le flash, trois hommes se sont approché et l’un d’entre eux m’a frappé à la poitrine, menaçant mon ami de lui faire subir « une chute mortelle ». Nous avons tenté de leur expliquer que nous n’étions là qu’en tant que témoins, mais celui qui venait de lever la main sur moi s’est approché très près, trop près. J’ai reconnu son regard, sa casquette marron, son écharpe et sa veste en cuir alors qu’il nous ordonnait sèchement de quitter les lieux.

Le brassard orange barré des lettres POLICE qu’il portait au bras droit, lui, était nouveau.

Voici les photos prises par l’auteur. Cliquez dessus pour les voir en plus grand.

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