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Ce matin sur Facebook s’est ouverte une page « Spotted Chic de Choc ». Pour commencer, deux rappels pour ceux qui croiraient que j’ai écrit en chinois :

– « Spotted », c’est ce nouveau concept débarqué, comme la majorité des concepts cons, des US, qui consiste à créer, pour la plupart des endroits publiques, une page où seront publiés anonymement les messages des utilisateurs ayant « flashé » sur une autre personne dans ledit lieu. Par exemple, imaginons que j’aie un coup de foudre pour une charmante demoiselle dans la file d’attente des chiottes du wagon numéro 16 du train numéro 2591 à destination de Toulouse via Bordeaux, je file « liker » la page « Spotted la file d’attente des chiottes du wagon numéro 16 du train numéro 2591 à destination de Toulouse via Bordeaux » et j’envoie un message aux administrateurs disant :

Oh toi que je croisai
Auprès de cette porte où le wagon converge
Dis-moi qui tu étais
Que je te montre enfin la grosseur de mon cœur.

(Oui, il faut que ce soit en mauvais vers, sinon ça marche pas.) Les administrateurs le publieront sur la page, et il ne restera alors plus qu’à attendre que la demoiselle se fasse connaitre. L’objectif est de… euh, je crois que l’objectif est de se retrouver pour se marier, avoir beaucoup d’enfants (à qui on racontera avec émotion « Comment j’ai rencontré votre mère ») et mourir heureux et amoureux comme aux premiers jours. Mais j’ai un doute.

– Chic de Choc, c’est une de ces grandes soirées parisiennes créée par des jeunes gens de bonnes familles où les jeunes gens de bonnes familles se retrouvent pour danser le rock et refaire le monde autour d’un verre. Enfin, en théorie. Nous y reviendrons.

Tendre la perche pour se faire battre,
c’est pas malin

Voilà, cette page a donc été créée, et avait déjà une petite cinquantaine de « fans » quand je l’ai découverte. Parmi cette cinquantaine de « fans », une dizaine de mes « amis », dont… une dizaine engagés à des degrés importants dans la Manif pour tous.

C’est pour ça que je vous en parle.

Parce qu’il se trouve que :

1. Chic de Choc, c’est aussi et surtout un baisodrome géant. Je cite une ancienne habituée qui m’a contacté ce matin : « Taillage de pipes dans les coins, doigtages sur la piste, et ce petit monde, chasseur et proie à la fois, quand il n’est pas trop abruti par l’alcool, retourne avec son trophée dépoussiérer le matelas de sa chambre étudiante ». Je tiens à préciser que c’est justement pour ça qu’elle n’en est plus une habituée.

Le tout entre jeunes gens de bonne famille, et engagés pour un bon nombre, donc, dans la Manif pour tous.

2. Une jeune femme de mes connaissances, engagée elle aussi dans la Manif pour tous à un niveau important, me faisait part il y a à peine quelques jours de sa fatigue, évoquant une ambiance très pesante à Paris : « Pour moi le problème surtout c’est que ça se politise, donc il a de plus en plus de concurrence entre les gens, avec des rumeurs de coucheries (vraies ou fausses…) pour déstabiliser certaines personnes qui se mobilisent à fond ».

La concomitance de ces deux témoignages (que je juge tous les deux très fiables) me pousse à appeler mes amis et camarades de lutte à prendre dix secondes de recul et à réfléchir à ceci :

Comment peut-on prétendre défendre le mariage quand on se rend fréquemment dans des soirées où il est de notoriété quasi-publiques qu’il se passe des choses qui vont complètement à l’encontre des valeurs sur lesquelles se base le mariage tel que nous l’entendons ?

Je ne dis pas que tous les participants à ces soirées font ce qui s’y fait : je n’en sais rien, je n’ai pas à le savoir, et ça ne me regarde même pas. En revanche, il est clair :

– d’une part qu’on prêtera d’autant plus le flanc à la rumeur si on fréquente ce genre d’endroits, ce qui sur le plan stratégique est absurde ;

– d’autre part qu’il est évident que les endroits et les gens qu’on fréquente font ce que nous sommes autant, sinon plus, que ce qu’on déclare : militer pour la Manif pour tous (et ses dérivés) tout en adhérant à un « spotted » (concept éminemment peu lié au mariage tel que nous l’entendons) sur une soirée où la morale semble avoir peu de place, c’est un manque total de cohérence.

Un combat de fond
qui engage toute notre vie

Encore une fois, ce combat qui se mène aujourd’hui est un combat de civilisation, un combat de fond, donc. La vraie question est de savoir de quel monde nous voulons pour nous et pour nos enfants : d’un monde où tout se vaut ; d’un monde où la morale n’est plus que laïque (« le racisme c’est mal« , « la guerre c’est moche », « l’homophobie c’est caca »…) ; d’un monde où chacun fait ce qu’il veut tant que ça ne nuit pas à autrui ; d’un monde où des élèves peuvent demander à leur instit « Madame, c’est vrai ? Les vibros, c’est aussi pour les hommes ? » ; et où l’instit’ réponde « Euh… oui, pour ceux qui aiment ça… » et traite de coincé quiconque s’en étonne (véridique : c’était ce matin, venant d’une prof… « de religion ») ; d’un monde où chacun choisirait d’être un homme ou une femme (ou aucun des deux) ; d’un monde où on supprime ses enfants avant leur naissance quand ils n’arrivent pas au bon moment ; d’un monde où on supprimera aussi nos parents quand ils nous coûteront trop cher ; d’un monde où on est prêt à bétonner plus de 1000 hectares de zone humide pour y construire un aéroport inutile ; d’un monde où on ne s’engage plus pour la vie, mais pour une période indéterminée ; d’un monde où l’on pourrait choisir la mère de son enfant comme on choisit une botte de poireaux au supermarché ?

Si on ne veut pas de ce monde-là, alors il convient d’en rejeter tous les symptômes. J’en ai déjà parlé ici, mais il faut le dire et le redire sans trêve, sans se lasser, sans désarmer : on ne peut pas combattre ce monde en continuant d’en embrasser les conséquences. On ne peut pas tuer le monstre si on continue à se nourrir des miettes qu’il nous jette. On ne peut pas abattre l’hydre en acceptant d’en être une des têtes.

Et en l’occurrence, je parle aujourd’hui d’une des têtes les plus vicieuses : celle qui, sous prétexte de liberté, pousse des jeunes gens à ne courir qu’après leurs instincts, comme le premier teckel venu ou le dernier des bonobos. Des instincts qui ne peuvent que les détourner de la belle exigence de vérité et d’absolu qui devrait seule les guider.

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*« Mais Dieu se rit des prières qu’on lui fait pour détourner les malheurs publics, quand on ne s’oppose pas à ce qui se fait pour les attirer », in « L’Histoire des variations des églises protestantes »

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