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Cette citation des Inconnus (avec une parenthèse rajoutée par moi) résume assez bien, un peu abruptement certes, ce que je pense de l’affaire du bijoutier. Pour ceux qui ne sauraient pas de quoi je parle : un bijoutier a été braqué par deux jeunes cons, lesquels possédaient une arme. Le bijoutier aussi, qui en a fait usage sur les deux jeunes après que ceux-ci furent remontés sur leur moto (ou scooter, enfin un truc à deux roues et à moteur) une fois leur forfait accompli. L’un des deux jeunes cons est mort. Sa famille, éplorée, charge le bijoutier (« Il a été tiré comme un pigeon », dit son frère, entre autres « pensées » vomitives), lequel est défendu par plus d’un million de personnes sur Facebook à l’heure où j’écris cet article (ça augmente d’environ 40 à 80 personnes par seconde depuis deux jours, c’est ahurissant…).

L’affaire est hélas trop courante, mais elle prend cette fois un retentissement inédit : les dernières affaires du genre ne mobilisaient pas autant de soutiens. Cette fois-ci, il est indéniable que cette affaire touche un grand nombre de personnes, si bien que certains s’indignent qu’on puisse soutenir « un homme qui en a tué un autre ». C’est cette indignation qui me pousse à exprimer une fois pour toute ici mon avis sur l’affaire.

Première chose, évidente mais qu’il ne coute rien de rappeler : tuer un homme est indéfendable, sauf cas de légitime défense, ce qui ne semble pas être le cas ici, au sens le plus légal du terme. En effet, le bijoutier n’a pas tiré alors que l’arme était braquée sur lui, mais après. Cet homme est donc évidemment coupable de meurtre, et je ne crois pas que quiconque le nie.

En revanche, ce qui me semble plus sujet à discussion, c’est le partage qu’on peut faire des responsabilité dans cette affaire. L’avocat de la famille du mort a déclaré que ceux-ci faisaient « confiance à la justice ». Cette formule bateau est à mon avis la clé de l’affaire. Je pense pouvoir dire que le problème, justement, c’est que le bijoutier, lui, ne faisait plus confiance à la justice. Et il avait de bonne raisons de douter : les braquages de bijouteries sont quasi-quotidiens aujourd’hui, et on n’entend jamais parler de sanctions fortes prises contre les braqueurs (quand on les retrouve). De plus, il ne le savait évidemment pas, mais il se trouve que son braqueur avait déjà plus d’une quinzaines de condamnations à son actif, alors qu’il n’avait que 20 ans. Quinze jours avant le drame, il était encore assujetti au port du bracelet électronique. Une sanction qui ne l’a manifestement pas empêché de se procurer une arme et de planifier un casse. Enfin, dans cette affaire, le braqueur est systématiquement présenté comme la victime et le bijoutier comme le coupable, ce qui est certes vrai dans la deuxième affaire (le meurtre) mais ne l’était absolument pas dans la première (le casse). Laquelle a provoqué la deuxième : sans braquage, il n’y aurait pas eu de tirs, et le jeune homme serait encore vivant.

Ainsi, ce bijoutier, de commerçant lambda est devenu du jour au lendemain un tueur, un prisonnier et un symbole. Toutes choses dont il se serait bien passé, et qu’il aurait très bien pu éviter si deux petits cons n’étaient pas venus essayer de lui soutirer l’argent obtenu à la sueur de son front.

Bien sûr, il est coupable : il aurait pu, comme beaucoup aiment à le rappeler, ne pas tirer, récupérer ses pertes via son assurance et recommencer sa vie comme avant. Ceux-là oublient au passage qu’un braquage à main armée est un événement qu’on n’oublie pas du jour au lendemain. Mais si on s’interrogeait un peu sur ce qui l’a poussé à cet acte dramatique ? Vous savez, un peu comme on trouve toujours des bonnes raisons – pauvreté, discriminations, exclusion, etc. – à d’autres criminels, dont d’ailleurs Anthony, le défunt braqueur, dont on apprend par exemple qu’il n’a braqué cette bijouterie que parce qu’il avait appris qu’il allait être père et que ça nécessiterait de l’argent…

On trouverait probablement chez cet homme un gros paquet de peur : peur de retrouver une nouvelle fois les deux mêmes jeunes hommes et la même gueule du même flingue dans sa bijouterie, peur de devoir fermer boutique et perdre son gagne-pain, peur de ne pas pouvoir nourrir sa famille (ça marche bien pour Anthony…), peur de ne pas réussir à surmonter l’image de ce flingue braqué sur lui, peur des représailles si son agresseur allait en prison… Et aussi beaucoup de désespoir, désespoir de n’être pas reconnu comme victime, désespoir de ne pas voir son affaire jugée correctement, désespoir de devoir finir sa vie avec cette peur au ventre…

Oui, le bijoutier est coupable. Mais n’y a-t-il pas été poussé par les dysfonctionnements graves de la justice ? Par le traitement honteux par la presse d’autres affaires du même genre par le passé ? Par les projets que nourrit pour la Justice de notre pays madame Taubira ?

Ces millions de personnes qui soutiennent ce bijoutier ne disent pas autre chose : la responsabilité de ce meurtre ne peut pas peser uniquement sur cet homme, mais elle est largement partagée par tous ceux qui ont brisé chez lui cette confiance, et plus grave encore, cet espoir que la confiance puisse même un jour revenir.

Du résultat de cette affaire dépendra, j’en suis sûr, la confiance d’au moins un million de Français. Que la Justice reconnaisse sa responsabilité, et un grand pas sera fait dans la restauration de cette confiance.

Mais je n’ai hélas que peu d’espoir.

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