Mots-clefs

,

Le Pape François a déclaré suite au naufrage d’un navire empli d’immigrés « Aujourd’hui est une journée de pleurs« , ce qui n’a pas manqué de faire tiquer un certain nombre de gens. Beaucoup évoquent Le Camp des Saints de Raspail, et je dois reconnaître que la comparaison m’a effleuré avec insistance moi aussi.

Il ne me semble pas inutile de rappeler une chose, qui peut expliquer en partie que François soit plus sensible sur ce sujet que ses prédécesseurs. Et dieu sait pourtant que ceux-ci n’ont jamais pu être accusés d’ignorer le sujet, et encore moins d’être complaisant envers certains discours anti-immigrationnistes. Certains disent « xénophobes ».

Le Pape François est Argentin. Quelle est la situation migratoire en Argentine ? L’Argentine est un pays qui s’est construit avec et grâce à l’immigration, principalement européenne.

Ce n’est pas simple de parler des « Argentins » sur un territoire huit fois plus grand que la France et possédant la même population. Mais si nous écoutons l’avis des habitants des grandes villes, principalement ceux de Buenos Aires, les Argentins se voient comme les descendants des migrants qui, entre la fin du XIXe siècle et la moitié du XXe, arrivèrent d’Europe à la recherche de la Terre Promise.

Paradoxalement, les villes les plus densément peuplées d’Argentine, ethnologiquement parlant, sont plus européennes que la propre Union européenne, où cohabitent aujourd’hui diverses ethnies et cultures. L’Europe est toujours perçue comme la « terre mère », alors que ce modèle ne se rencontre même plus dans l’Europe multi-ethnique et multiculturelle. En fait, nous vivons dans l’illusion de ce sang européen qui coule dans nos veines, et cela met une distance entre une majorité d’argentins et les « autres » argentins descendants des peuples natifs, les latino-américains immigrés de pays voisins et les asiatiques

nous apprend Diana Cohen Agrest, Argentine et Docteure en philosophie, qui travaille depuis de nombreuses années sur les thématiques des migrations et des discriminations en Argentine.

Le site EchoGeo nous apprend aussi que

La Constitution avait adopté la doctrine d’Alberdi et son « gouverner, c’est peupler » (Alberdi, 1915), et le préambule constitutionnel encourage l’immigration, considérée comme l’un des éléments indispensables pour construire la Nation. La Constitution argentine affirme l’égalité des droits entre nationaux et étrangers (articles 14, 16, 20) mais sous le terme « étrangers », les rédacteurs du XIXe siècle pensaient surtout aux Européens : « Le gouvernement fédéral encouragera l’immigration européenne ; il ne pourra ni restreindre, limiter, grever de quelconque impôt l’entrée sur le territoire argentin des étrangers qui ont pour objectif le travail de la terre, l’amélioration des industries, et l’introduction et l’enseignement des sciences et des arts » (article 25). Dans le texte, l’immigration venue des pays limitrophes est implicitement considérée comme non souhaitable. La politique migratoire argentine au XXe siècle découle de cette conception : elle est tournée vers l’Europe, ou plutôt vers ces Européens venus peupler et mettre en valeur le pays.

Le cardinal Mario José Bergoglio lui-même est un immigré italien, né dans le Piémont. Il a donc connu cette immigration.

Cependant, on constate aisément que la situation de l’Argentine n’a rien à voir avec la situation de l’Europe au regard de l’immigration. L’Argentine est un territoire immense (8 fois la France) et peu peuplé (l’équivalent de la France). Son histoire est récente, puisqu’il n’en reste rien de ce qui s’y trouvait avant la conquête des Amériques par les Européens.

Il s’agit donc d’un territoire vierge, sauvage, et jeune. Tout y est à construire, tout y est nouveau, et les immigrants y arrivaient pour débuter une nouvelle vie à zéro, avec tout à faire.

Une situation qui diffère du tout au tout avec la nôtre, où les immigrants arrivent dans un territoire déjà construit, voire diront certains en phase descendante, où ils n’auront pas à tout reconstruire de zéro, où ils ne sont pas bienvenus comme ils le sont en Argentine, parce qu’ils ne viennent pas remplir un espace vide pour le rendre vivant, mais arrivent au contraire dans un espace déjà empli, qui souffre déjà de surcharge pondérale et meurt sous son propre poids et son incapacité à trouver des solutions pour le porter correctement.

Bien entendu, il est probable que notre Pape soit au courant de tout ça. N’empêche que ça peut expliquer que son discours semble un peu déconnecté des angoisses de nombreux européens, pour qui l’immigration est un sujet de peur et de crainte pour l’avenir, tant il est vrai qu’entre savoir quelque chose et le ressentir, il peut y avoir un gouffre.

Enfin, je précise que c’est évidemment cohérent avec son rôle de chef de l’Église, bien entendu. Je critique surtout la méthode et l’expression, même si le discours de l’église sur ce sujet m’énerve souvent, car trop déconnecté du réel à mon avis.

En revanche, venant de l’état italien, c’est à mon avis inexplicable…

Publicités