Mots-clefs

, , , ,

Dans la première partie (que vous devriez lire en cliquant ici), nous avons vu que bien souvent les gens qui constatent un problème et décident de tenter de le régler ne font en fait que proposer des solutions à très court terme, qui à moyen et long terme ne font qu’aggraver le problème. Je les ai appelé les Shadoks, en hommage bien évidemment à cette série où d’étranges oiseaux passent leur temps à créer des problèmes bien réels pour en résoudre d’autres qui n’existent pas, tout en étant très content d’eux en permanence.

Dans la deuxième partie (que vous devriez également aller lire en cliquant ici), nous avons essayé de comprendre comment certains individus se faisaient passer pour des Shadoks pour travailler à installer le grand foutoir tout en donnant l’impression d’essayer de toutes leurs forces de l’éviter. Nous avons aussi vu comment ces crypto-Shadoks augmentait ainsi les chances qu’après eux des vrais Shadoks continuent à travailler pour eux le plus naturellement du monde, sans s’en rendre compte, voire en croyant lutter contre eux.

Dans cette troisième et dernière partie, nous allons essayer de voir comment nous pouvons lutter contre ces crypto-Shadoks.

(Sérieusement, WordPress, faites quelque-chose pour les sauts de lignes…)

Nous avons donc bien compris que les crypto-Shadoks comptent sur le fait que ceux qui tenteront de lutter contre eux risquent bien d’agir en Shadoks, par manque de recul et de vision d’ensemble de la situation, et donc de continuer à aggraver ce contre quoi ils prétendent lutter. C’est ce point qui nous donne la clé de l’action contre-Shadoktionnaire. Je l’ai évoqué dans ma deuxième partie : « Le seul complot auquel je crois est le grand complot du mal universel, dont chacun de nous est une petite main chaque fois que nous oublions de lutter pour le bien ». Nous sommes tous potentiellement des Shadoks : nous risquons tous à un moment ou à un autre d’agir de façon contre-productive, parce que nous ne pouvons pas tous avoir une vue d’ensemble sur les problèmes, et parce qu’il arrive aussi à tout le monde de se planter. La première chose à faire est donc d’être conscient de ça, et d’agir en conséquence. La méthode est finalement assez simple, en théorie : quand on constate un problème, on peut se demander si la proposition de solution qu’on ferait par réflexe n’est pas un Shadokisme. Si cette solution, à moyen et long terme, aggrave le problème qu’elle prétend résoudre, alors c’est qu’elle n’est pas bonne, et il faut à tout prix la mettre de côté, définitivement, même si à court terme elle semble résoudre beaucoup de choses. Et inversement, si une proposition semble aggraver le problème à court terme, il faut toujours s’interroger sur le long terme.

Sur ce point-là, il convient également de préciser une chose qui me semble fondamentale : il est clair que chacun ne peut pas agir au plus haut niveau. La plupart d’entre nous n’avons que des responsabilités limitées, dans un domaine restreint. Qu’importe, chacun doit agir à son niveau, sur des petites choses : la somme de ces petites choses aura plus d’impact qu’une seule grosse décision, à terme, parce que les grosses décisions viennent d’en haut, quand les petites viennent d’en bas, et qu’il est plus efficace de pousser quelque chose à une multitude de petites mains en montant soi-même que de tirer tout le monde vers le haut tout seul.

J’ai déjà donné, dans la première partie, des exemples de ce que ça peut être de lutter contre le Shadokisme : se battre pour offrir des CD de qualité sur tous les plans plutôt que d’accompagner la chute qualitative ; préférer faire payer l’info par les lecteurs, quitte à ne sortir qu’un journal tous les 3 mois, comme le fait XXI. Bien entendu, ça peut paraitre peu, voire inutile et absurde. Mais c’est une erreur : le consommateur a toujours envie de qualité, même s’il a tellement l’habitude de consommer de la merde qu’il finit par croire qu’il aime ça, voire qu’il n’aime que ça. Finalement, par effet boule de neige, le nombre d’acheteurs de ces produits va augmenter. Au début, ça ne bénéficiera qu’aux personnes qui ont fait ce pari, mais à force, la loi du marché étant ce qu’elle est, d’autres commenceront à se placer sur ce créneau, parce que ça marche, et parce que tout le monde préfère travailler bien sur des beaux projets que mal sur des antiquités mourantes. Pour peu que le beau projet paie presque autant que l’antiquité, alors les gens quitteront les antiquités. Et ceux qui voudront y rester ne trouverons plus personne pour les lire, pour les écouter, parce que la majorité aura repris goût à la qualité.

Qu’est-ce que ça peut impliquer pour nous, qui militons pour la famille, pour la vie, pour une politique réellement tournée vers le bien de tous et non vers les privilèges de quelques-uns ? J’ai quelques exemples, non exhaustifs, à proposer.

1. Le premier sera un lien vers le site des « Cuch », « Cathos Unis Contre l’Hétérosexualité ». Créé par Philippe Arino, ce mouvement part du constat que nous avons lors de la mobilisation contre le « mariage » pour tous utilisé sans arrêt les termes « hétérosexualité » et « homosexualité », donnant ainsi notre aval à la séparation des personnes selon leur préférence sexuelle… soit exactement ce contre quoi nous prétendions lutter. N’hésitez pas à aller jeter un œil sur leur site, il explique tout ça mieux que moi.

Plus généralement, ce mouvement nous interpelle sur notre rapport aux mots : nous avons trop tendance à réutiliser les mots de l’adversaire, alors même que nous récusons ce que l’adversaire met derrière ces mots. Utiliser ses mots, c’est déjà admettre que sa vision du monde est juste, ce que nous réfutons… Commençons donc par utiliser les mots justes, quitte à devoir les expliquer longuement. Et ainsi, en donnant une existence à notre lexique, nous façonnerons la pensée publique.

2. On le sait, on le voit chaque jour : il est excessivement difficile de développer des argumentaires intelligents qui soient lus. Depuis le début, nous luttons à coups de slogans, parce que tout le monde le fait, parce que c’est le seul moyen de se faire entendre, sinon comprendre. L’expérience montre en effet que ces slogans sont mal compris par beaucoup (« Mais le mariage homo ne vous mettra pas au chômage, quand même ! », m’a-t-on dit dans une discussion. Bien sûr que ce n’est pas ce que nous pensons, mais c’est ce qu’elle avait compris du slogan « On veut du boulot, pas du mariage homo »…). Et de notre côté, nous luttons pour que la complexité des choix politiques et sociétaux soit reconnue et prise en compte ? Mais alors arrêtons d’agir en Shadoks : en ne proposant que des slogans, nous entérinons cet état de fait, et nous l’aggravons.

Nous devons arrêter les slogans pour reproposer aux gens de la réflexion, de la complexité : postons, plutôt que des affiches, des placards, avec un texte explicatif d’un point précis de notre combat. Au début, mettons-y effectivement une phrase choc plus visible, pour attirer le regard. Mais offrons à ceux qui le souhaitent, probablement sans même en avoir conscience eux-mêmes, la possibilité d’aller plus loin. À court terme il est très probable que ça ne soit lu que par une infime minorité de la population, évidemment. Mais nous serons cohérents avec notre combat, et je suis prêt à faire les pari qu’à la longue ces placards, si nous en collons régulièrement, feront changer les habitudes des gens, qui finiront par trouver les slogans absurdes et réducteurs, ce qui est vrai. Et nous auront fait progresser la communication politique.

3. Depuis presque un an maintenant, nous sommes mobilisés en permanence, contre la loi Taubira d’abord, puis maintenant qu’elle est passée contre ses conséquences. Certains, dont moi, passent ainsi des heures sur Internet pour trouver l’info, l’analyser, l’expliquer, la diffuser sur les réseaux, répondre aux commentaires, etc. C’est un travail évidemment nécessaire : aujourd’hui on ne peut plus se permettre d’être absent d’internet. En revanche, au moment où on parle beaucoup du travail du dimanche, il me semble nécessaire de s’interroger sur notre liberté vis-à-vis de tout ça. Il est par exemple difficile de recevoir des amis militants actifs le week-end sans qu’à un moment ou à un autre chacun se retrouve sur internet sur son téléphone, l’un parce qu’il a une page Facebook à actualiser, l’autre parce qu’il a un article urgent à valider pour son site d’information, un autre enfin parce qu’il va regarder les commentaires sur son blog. Tout ça n’est-il pas du travail ? Ne faudrait-il pas commencer, pour être cohérent, à respecter soi-même le repos dominical ? Après tout, tout ça peut en général bien attendre le lundi matin, sauf cas particuliers.

En commençant, nous qui postons sur internet, à accepter de ne pas le faire le dimanche, nous donnerons à ceux qui nous suivent l’habitude de ne pas non plus venir le dimanche, puisqu’il n’y aura plus rien à voir. Même s’il est probable qu’au début certains ne comprennent pas, et nous reprochent de n’avoir pas parlé immédiatement de tel ou tel événement survenu un dimanche, ils prendront finalement l’habitude d’attendre le lundi pour lire notre avis sur la question, et tout le monde s’en portera mieux : eux, nos lecteurs, comme nous, les auteurs.

WordPress, deuxième appel désespéré !

Les exemples ne manquent pas, et c’est à chacun de nous d’en inventer de nouveaux, en gardant toujours une chose à l’esprit : nous pouvons, chacun de nous, commencer à faire changer les choses, petitement, lentement, parfois de façon invisible, mais nous pouvons toujours agir non comme le monde veut que nous agissions, mais comme nous voudrions que le monde nous pousse naturellement à agir. Bien entendu, ça demande de la prudence et du discernement, et une très forte conscience que ce comportement est profondément militant. Et le militantisme, nous commençons à le savoir, ce n’est jamais facile.

Tous ces petits gestes, toutes ces petites décisions, tous ces petits refus d’abdiquer sa liberté seront beaucoup plus forts et puissants que n’importe quelle manifestation. Il faut simplement accepter qu’ils seront aussi beaucoup moins exaltants…

Publicités