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Chers amis, voici le quatrième volet de ma rubrique « Réponses rapides à des questions mille fois entendues ». Vous les connaissez, ces questions qui reviennent sans cesse dans les conversations importantes et qui nous semblent tellement absurdes qu’on ne sait quoi y répondre…

Soyez rassurés, dilatez-vous dans la joie et le soulagement : je vous propose des éléments de réponse. Rien de scientifique, rien d’excessivement argumenté… Je répond sur le même ton qu’on nous questionne, avec parfois une légère dose de mauvaise foi, avec des raccourcis un peu rapides, et avec des à peu près assumés.

« De toute façon, tu n’as jamais vécu cette situation, alors tu est mal placé pour en parler, on verra ce que tu feras le jour où ça t’arrivera vraiment. »

Cette remarque cache deux idées fausses :

– la première est qu’on ne peut pas réfléchir à une situation donnée si on ne l’a pas vécue ;
– la deuxième est qu’en plus ça ne sert à rien, parce que de toute façon on fera probablement le contraire de ce qu’on dit le jour où on sera pour de bon face à la situation. C’est en tout cas le sous-entendu qu’on sent à chaque fois que cette idée nous est opposée.

Pour la première, je ferai simplement remarquer que Pierre Ménès n’est probablement pas un très grand footballeur.

J'avoue, c'est un préjugé honteux...

J’avoue, c’est un préjugé honteux…

Et pourtant, il est reconnu pour ses avis sur le football. De même, Manuel Valls n’est pas un très grand humoriste.

Même s'il faut reconnaître qu'il imite très bien Tonton Adolf...

Même s’il faut reconnaître qu’il imite très bien Tonton Adolf…

Il se permet pourtant de juger les spectacles d’un comique. Et ainsi de suite, jusqu’au plus évident : pas besoin d’être mort pour tenir une rubrique nécrologique. (Ou d’être Lyonnais pour avoir un avis sur la quenelle.)

Bien entendu, c’est de l’humour et un peu de mauvaise foi. Mais évidemment que si, on peut réfléchir sur une situation qu’on n’a jamais vécue. D’ailleurs, j’espère que ceux qui utilisent cet argument n’ont jamais exprimé aucun avis sur la Collaboration, par exemple. Ce serait la moindre des cohérences.

Mais j’irai même plus loin – et en cela je répondrai à la deuxième idée – en affirmant au contraire qu’il faut réfléchir sur ces situations, principalement sur celles qui sont susceptibles de nous tomber un jour sur le coin du nez, et que c’est on ne peut plus utile.

Prenons notre plus glorieux corps d’élite : le GIGN. Depuis sa création, ce Groupement d’intervention de la gendarmerie nationale a perdu plus d’hommes en entrainement que sur le terrain. Pourquoi ? Parce qu’ils se mettent à l’entrainement dans des situations excessivement compliquées et dangereuses, non pour le plaisir de perdre des hommes, mais uniquement pour être prêt à toutes les éventualités, même les moins éventuelles. C’est cette façon d’envisager constamment le pire qui fait que, sur le terrain, le GIGN a un taux de perte ridiculement bas… et un taux d’efficacité superbement imbattable.

Je ne suis pas le GIGN, certes. Mais si je m’astreins à réfléchir à des questions difficiles, douloureuses, éprouvantes (avortement, euthanasie, perte d’être cher, grosses conneries de mes enfants, etc.), ce n’est pas seulement pour inonder le Web de mes leçons de morale, c’est aussi pour que si ça m’arrive un jour, je me trouve déjà en possession de réponses, de solutions.

Bien entendu, il est possible que je fasse le contraire de ce que je pensais. Je crois même qu’il est indispensable de toujours garder ça en tête : face à l’événement tant de fois imaginé, il est possible que je parte dans la direction opposée à ce que j’avais toujours pensé être le mieux. Nier ça serait méconnaître la nature humaine en même temps que les conséquences d’un choc sur la prise de décision.

Mais justement, cette prise de décision sera toujours facilité par la réflexion passée : en état de choc, on ne pense plus, on agit par réflexe. C’est pour ça qu’il faut travailler ses réflexes pour que, même en état de choc, la réaction soit la bonne.

Parlons clairement : on entend le plus souvent ce genre de remarques lors de discussions sur l’avortement. « Et si ta fille se faisait violer et tombait enceinte, hein, hein, t’y as pensé ? » Ben oui, j’y ai pensé, et j’y pense, souvent. Si un jour ça m’arrive, j’ose croire que mon premier réflexe ne sera pas de dire « Avorte ma chérie », mais au contraire de penser « Non, cet enfant n’est pas responsable », alors même que je suis certain que cette pensée ira seule à contre-courant de tout ce qui me traversera à ce moment-là, qu’elle me portera seule contre l’immense force de tout mon corps qui ne pensera qu’à buter ce connard (le violeur) et à libérer ma fille autant que possible des conséquences de cet acte.

Et encore une fois, je ne sais pas qui, de mon corps et de mon cœur de père ou de mon cerveau de philosophe et de chercheur de la Vérité, l’emportera. Je ne sais pas, et je serai insensé de dire que je le sais. Mais au moins, dans cette situation ignoble, il y aura la possibilité d’un choix libre, parce que d’un choix en connaissance de cause.

Ce choix libre, le père qui n’aura jamais pensé à cette éventualité ne l’aura probablement pas, quand bien même il serait pro-vie jusqu’au bout des ongles, parce qu’il n’aura pas éduqué ses réflexes. Ceux-ci le mèneront donc naturellement vers la seule option qui semble possible aujourd’hui à un cœur de père.

saut

Alors encore une fois je le redis : si, je peux réfléchir sur des situations que je n’ai pas vécues ; et je crois que, le jour où je les vivrai, au moins je serai libre parce que j’y aurais réfléchi avant.

Et moi, l’idée de garder ma liberté à tout moment, ça me plait bien. Alors je cogite, sur plein de trucs. Même glauques, même dont j’espère que ça ne me servira jamais. Et comme en plus je suis un mec sympa, je vous partage le fruit de cette cogitation.

Je vous en prie.

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