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Cette vidéo a été publiée par Sens commun, un mouvement issu de la Manif pour tous qui veut redonner son vrai sens à la droite. Vous vous en doutez : je suis loin d’être convaincu, pour plusieurs raisons.

Cette vidéo est d’abord dérangeante parce qu’elle est une série d’invocations mystiques : les protagonistes semblent réciter une véritable profession de foi, un credo. La politique n’est pas une religion, et « la droite » n’est pas un dieu. En transformant la politique en une pseudo-religion, cette vidéo bafoue un des premiers articles de foi qu’elle énonce : « Elle est réaliste et pragmatique sans être cynique ni matérialiste », dans le chapitre « La droite que nous voulons défend une économie au service de l’Homme ». Comment peut-on être pragmatique quand on divinise ses idées politiques ? Comment peut-on mettre l’économie au service de l’homme si dès le départ on court le risque de mettre l’homme au service du dieu-politique ?

J’ai également du mal à suivre Sens commun pour la même raison que Gabrielle Cluzel exposait sur Boulevard Voltaire : il en faut, dit-elle, « de la foi » (tiens donc…) « pour entreprendre de redonner le sens commun à ce canard sans tête continuant à courir qu’on appelle l’UMP. Pour imaginer que d’un coup, touché par la grâce, le grand paquebot va changer à 180° de cap par la seule force des petits bras de quelques vaillants moussaillons. Pour penser pouvoir tout chambouler de l’intérieur, quand on a signé au bas de la page, que l’on s’est uni pour le meilleur et pour le pire, quand tant d’autres surtout s’y sont essayés pour s’y casser les dents et s’y faire briser les reins ». En clair, entrer à l’UMP pour transformer cette machine à jouer au ping-pong électoraliste avec le PS en un parti cherchant véritablement le sens du bien commun est probablement d’une naïveté sans fond. (On apprend par exemple aujourd’hui que le fondateur de Gaylib a été nommé secrétaire national de l’UMP.) La naïveté n’est pas mauvaise en elle-même. Mais elle le devient quand elle pousse des jeunes gens motivés, sans doute sincères et de bonne volonté, dans un combat perdu d’avance, dont ils ne pourront que sortir affaiblis moralement.

Mais il y a pire. Relisez toutes leurs propositions ou réécoutez la vidéo en remplaçant « droite » par « gauche » et inversement. Vous constaterez que ça marche aussi, surtout si vous êtes de gauche : l’immense majorité de ces propositions pourraient être faites par des « de gauche », mais Sens commun prétend qu’elles sont l’apanage exclusif de la droite. En somme, Sens commun, qui se dit issu du combat contre le « mariage » homosexuel, n’a pas vu que ce combat n’était pas partisan, qu’il touchait aussi bien des personnes issues de la gauche que des personnes issues de la droite. La Manif pour tous a été limitée à une manif de droite, catho et bourgeoise par ses opposants, qui avaient ainsi le moyen d’éviter le débat de fond, mais aussi par nombre de ses membres. On se souvient (trop, beaucoup trop) de l’expression de Gabrielle Cluzel, « la France bien élevée » : ce qui était un simple constat est devenu un mot d’ordre. Au lieu de chercher à dépasser ce constat, certains s’en sont contentés et ont préféré rester la France bien élevée, empêchant ainsi tous ceux qui n’en font pas partie de rejoindre un mouvement qui pourtant pouvait les toucher tout autant. Certains en ont souffert et l’ont dit. Il est probable que beaucoup d’autres en ont souffert sans le dire, préférant rester à l’écart d’un combat qu’ils auraient pourtant voulu embrasser.

Sens commun fait la même erreur, sans l’excuse – toute relative – du feu de l’action : avec le recul, il me semble qu’il était largement possible de dire exactement la même chose sans évoquer « la droite ». Au lieu de ça, ils se vautrent dans l’erreur qui consiste à creuser un clivage dont on ne cesse pourtant de dire qu’il a vécu, ce que le « mariage » homosexuel a prouvé de façon éclatante ; ils plongent tête la première dans un parti qui a prouvé qu’il n’était qu’une machine à gagner des élections, fonctionnant sur les mêmes principes que l’autre grosse machine, prétendument adverse mais qui fait pourtant exactement la même chose ; et pour rentrer dans cette machine, ils tombent dans le premier vice qui pourri la politique : ils font de la communication au lieu de faire de la politique, ils font des grandes phrases d’apparence brillantes mais en fait complètement creuses, qui n’engagent strictement à rien mais qui « font bien ».

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