Et si la vie, tranquille ou pas, était tout de même un long fleuve ?

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J’ai fait un rêve : je planais au-dessus d’un océan dont la surface était couverte de gens. Certains nageaient, d’autres faisaient la planche et se laissaient flotter au fil des courants. A l’horizon, une terre fendue de plusieurs grands fleuves qui se jetaient dans l’océan.

Je me dirigeai vers cette terre et constatai que de nombreux nageurs s’engouffraient dans les embouchures et commençaient à remonter les fleuves. En m’approchant, je constatais que certains nageaient en groupe pour se soutenir dans l’épreuve ; que d’autres avaient récupéré des débris flottants pour en faire des esquifs qu’ils faisaient avancer en se relayant pour ramer avec leurs mains ; que d’autres, qui étaient déjà arrivés plus en amont, en redescendaient à bord de navires de différentes tailles pour aller chercher des nageurs.

Parmi ces derniers, certains se contentaient de faire des aller-retours de quelques centaines de mètres, quand d’autres parcourraient plusieurs kilomètres avec les mêmes personnes à bord, les emmenant haut en amont. Certains allaient chercher des nageurs jusque loin dans l’océan, d’autres faisaient leurs aller-retours uniquement sur le fleuve. Certains avaient des bateaux de grande taille, pouvant accueillir plusieurs personnes, d’autres de simples barques qui ne pouvaient contenir qu’eux et une personne de plus. Certains avaient des bateaux rapides, qui remontaient facilement le courant, d’autres des bateaux lents qui avançaient tout doucement.

Je continuai mon avancée vers l’intérieur des terres, en suivant l’un de ces fleuves. A mesure que, le fleuve se rétrécissant, le courant augmentait, certains avaient mis en place différentes méthodes pour continuer à faire avancer ces personnes. J’en vis tirer des bateaux le long de la berge, d’autres installer des écluses sur des bras des fleuves. Pendant ce temps, d’autres continuaient obstinément à nager seuls contre le courant. D’autres s’arrêtaient ici ou là sur la berge et y installaient des campements plus ou moins provisoires. Certains n’allaient jamais plus loin, d’autres repartaient après une pause plus ou moins longue.

En m’approchant, je constatai que beaucoup de ceux qui avaient décidé d’aider les autres à remonter le courant murmuraient constamment dans leur barbe. Je m’approchai de l’un d’eux pour entendre ce qu’il disait. Il était à la barre d’un bateau de grande taille, transportant beaucoup de monde. Il pestait : « Ces barques, partout, me bouchent le passage et m’empêchent d’avancer. Qu’elles s’en aillent, que je puisse faire mon travail correctement. D’autant qu’elles ne servent à rien, à ne transporter qu’une ou deux personnes à la fois ».

Je le quittai et m’approchai d’un autre, qui depuis la berge tirait sur de longues distances un bateau à fond plat. Lui aussi pestait : « Je ne comprends pas pourquoi je suis le seul à tirer sur de très longues distances : les autres se contentent d’en faire un minimum. Et puis pourquoi certains se contentent-ils de rester à l’embouchure du fleuve, sans chercher à emmener leurs passages plus haut ? Si tout le monde faisait de plus grands trajets, ça irait quand même bien plus vite ».

Un autre nageait seul depuis l’océan. Il grommelait : « Tous ces gens qui sont incapables de se prendre en main et de grimper tout seuls, c’est dingue. Moi je grimpe seul, pourquoi les autres n’y arrivent-ils pas ? »

Un dernier gérait une écluse près de la source. Il discutait avec un de ses camarades qui gérait l’écluse voisine : « Tu te souviens de Jean-Claude ? Il est redescendu tout en bas pour installer une écluse ! C’est idiot de retourner en bas quand on a su monter si haut, tu ne trouves pas ? On est mieux ici, quand même… »

Le fleuve, c’est la réflexion qui nous mène de la grande indifférenciation – l’océan – jusqu’au but de notre vie, la source. Les nageurs, ce sont chacun de nous, qui luttons plus ou moins contre le courant de nos vies pour essayer d’atteindre une pensées qui nous soit propre, qui nous rende réellement libre.

Les bateliers et les éclusiers, c’est nous quand nous décidons d’utiliser nos compétences pour aider nos semblables à faire une partie du trajet. Chacun, nous décidons de les aider sur une ou plusieurs étapes, chacun à notre niveau, chacun à notre façon.

Certains travaillent à aller chercher les nageurs dans le grand océan, dans le vide de la non-pensée, pour leur indiquer la direction de l’un ou l’autre fleuve et leur montrer qu’il y a un courant à remonter. D’autres prennent les nageurs au milieu du fleuve, quand ils ont déjà choisi leur direction, pour les aider à monter un peu plus. Certains sont tout près de l’océan, d’autres tout près de la source.

Certains essayent d’embarquer beaucoup de monde avec eux, d’autres préfèrent embarquer quelques personnes. Certains le font par l’écriture, d’autre par une autre forme d’art, d’autres par la politique, d’autres par l’engagement associatif, d’autres encore simplement en vivant leur vie et en essayant de montrer l’exemple.

Tous poursuivent un même but : devenir libre, et aider d’autres personnes à le devenir.

Et pourtant, tous récriminent les uns contre les autres, en permanence, chacun étant persuadé d’avoir choisi la seule méthode valable, de chercher les gens là où il faut les chercher et de les emmener là où il faut les emmener. Et chacun trouve que tous les autres devraient faire de la même façon.

Pourtant, si tout le monde faisait pareil, alors il y aurait un amas de bateaux tous semblables faisant tous le même bout du fleuve à la même vitesse. Mais ils finiraient par tourner à vide, parce que personne ne quitterait plus l’océan. Et personne ne monterait plus haut que le point que ces bateaux desserviraient, et on se retrouverait tous au même endroit.

Ce qui fait que certains peuvent arriver à la source, c’est qu’il est possible de prendre un bateau, puis une barque, puis de nager un peu, puis d’utiliser une écluse, puis de reprendre un autre bateau, et ainsi de suite. Parfois, on monte beaucoup en peu de temps ; d’autres fois, on monte peu. Parfois on monte par petits bonds ; d’autres fois on monte régulièrement pendant plusieurs années.

Peu importe, ce qui compte c’est d’arriver aussi haut qu’on peut. Et d’aider autant de personnes qu’on le peut à monter. Tout le monde n’est pas fait pour arriver tout en haut. Tout le monde n’est pas fait pour faire monter beaucoup de personnes. Certains feront monter 10 000 personnes de 200 mètres, d’autres feront monter trois personnes de 100 kilomètres. Certains encore feront monter trois personnes de 200 mètres.

Peu importe. Ce qui compte c’est de monter et d’essayer d’aider les autres à monter. Chacun à sa façon, chacun avec ses capacités, chacun selon sa méthode.

Et chacun en arrêtant de croire que ce qu’il fait est la seule chose bien. Parce que le temps qu’on passe à bougonner dans sa barbe, on ne le passe pas à grimper de toutes ses forces.

Et dans un fleuve, quand on ne grimpe pas, on redescend…

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3 réflexions à propos de “ Et si la vie, tranquille ou pas, était tout de même un long fleuve ? ”

  1. Morituri a dit:

    Bien le bonsoir,
    Une question me turlupine: (peut être la parabole intervient dans un contexte qui m’échappe) qu’entendre vous par liberté? Penser vrai?

  2. D’abord penser par soi-même, et non en suivant ce qu’on nous dit de penser. La liberté totale étant effectivement de penser au plus près de la vérité.

  3. Sophie Naumiak a dit:

    Très intéressantes pensées philosophiques qui me réconfortent, en plus. 🙂

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