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Propos liminaire fondamental : je sais en attaquant la rédaction de ce billet qu’il va être mal compris par beaucoup de mes lecteurs, mais surtout de mes lectrices.

Voilà, c’est fait, j’ai déjà perdu 25% de mon lectorat (et plusieurs dizaines d’amies Facebook). Tant pis.

Si ce texte est mal compris, c’est peut-être avant tout parce que je m’exprime comme un pied. Ça m’a été suggéré plusieurs fois ces derniers temps, et c’est possible. Mais c’est peut-être aussi parce que le sujet est d’une complexité rare, avec des tenants et aboutissants tellement nombreux que chaque paragraphe d’explication nécessiterait à son tour plusieurs paragraphes de précision. Et c’est probablement aussi parce que ce sujet touche à des choses beaucoup trop violentes pour la plupart des femmes, parce que ces choses ont trait à leur intimité la plus absolue. Nous verrons cependant que c’est aussi le cas, dans une moindre mesure, pour les hommes, même si la plupart des femmes ne le comprennent pas ne peuvent pas le comprendre. Ne hurlez pas tout de suite, nous détaillerons la chose.

Ceci étant posé, j’ai une autre chose à poser avant tout. Je tiens absolument à ce qu’il soit bien clair d’emblée que pas une seule fois dans ce raisonnement je ne mettrai en cause le fait suivant : la prostitution est un mal, et il serait mieux pour tout le monde qu’elle n’existât pas. Si parfois vous avez l’impression que je reviens là-dessus, c’est soit que je suis maladroit, soit que vous me comprenez mal. Ce qui peut être dû au fait qu’effectivement je m’exprime mal, mais pas que : c’est peut-être aussi à vous de tenter d’aller plus loin que votre impression naturelle.

Voilà, je crois qu’on peut y aller. Un peu à la va-comme-je-te-pousse, je le reconnais, mais je n’ai jamais été très doué pour les plans en trois parties.

Vous l’aurez peut-être compris, je vais parler du fameux « Manifeste des 343 salauds« , lancé par Causeur, qui fait scandale. Un scandale auquel un des premiers signataires, Jacques de Guillebon, a répondu sur le blog du mensuel la Nef, sans convaincre nombre de mes ami(e)s Facebook d’ailleurs. C’est pourtant sur cette réponse que je vais d’abord m’appuyer.

Guillebon commence par reconnaitre que la forme provocatrice de la chose n’était pas pour en faciliter la compréhension. Je ne m’attarderai sur le sujet que plus tard : j’ai effectivement des choses à dire sur la forme. Mais ce sera pour un autre article, un autre jour.

En revanche, je m’attarderai un peu plus sur le paragraphe suivant, où Guillebon explicite ce que le Manifeste prétend dénoncer : « le projet de loi porté par la députée PS Maud Olivier qui devrait être voté à l’Assemblée à la fin du mois de novembre », selon lequel les clients de prostitués devraient être condamnés à payer une amende. Guillebon s’arrête au côté ubuesque de la chose : « C’est-à-dire que l’on pourra verbaliser des hommes qui n’auront pas commis de délit, le recours à la prostitution n’étant pas considéré comme tel ». J’irai plus loin, et ce sera là pour moi le début des emmerdes, en affirmant même que, pour moi, cette mesure imbécile a le bien plus grand tort de s’attaquer aux mauvaises personnes. Prenons un exemple, une comparaison qui vaut donc ce que vaut toute comparaison mais qui me semble un bon point de départ : un clochard dans la rue, ivre-mort en permanence, doit-il être condamné à payer une amende pour ébriété ?

Explicitons la comparaison : pourquoi le clochard boit-il ? Il est courant d’entendre la phrase suivante : « Je ne donne plus d’argent aux clochards, je n’ai pas envie qu’ils aillent tout dépenser en alcool ». C’est vrai, on préfèrerait qu’ils aillent acheter une baguette plutôt qu’un litron. Et pourtant, c’est une erreur. Pourquoi le clochard préfère-t-il acheter un litron qu’une baguette qui le nourrirait ? Parce que le litron lui fait oublier la faim bien mieux qu’une baguette ne la comble. Parce que l’alcool lui permet de se détacher de sa misère, et un instant de n’être plus un miséreux, mais n’importe quoi d’autre. Le clochard ne tombe dans le vice que pour échapper à sa misère ; plutôt que d’être coupable, il est donc au contraire victime de son propre vice, qui profite de sa condition pour s’installer. Le condamner, c’est lui infliger la double peine.

Le client de prostitués, c’est pareil. Laissez-moi encore une fois (et ce ne sera pas la dernière) expliquer avant de me jeter des pierres. Contrairement à ce que peut laisser entendre le Manifeste, aller aux putes n’est jamais pour un homme une fierté, une joie ou une gloire. Dans l’immense majorité, les hommes qui vont voir les prostituées sont eux aussi, comme le clochard ivre-mort, des victimes de leur propre misère. Une misère affective et sexuelle au lieu d’une misère matérielle, mais c’est pareil. Non, en fait, c’est même pire. Et c’est là que les femmes de l’assistance peuvent commencer à décrocher, à trouver que j’exagère.

De l’impossibilité pour la femme de penser avec ses ovaires,
et de l’incompréhension qui en découle

Pour tenter de les convaincre, je ferai appel à une femme : Norah Vincent. Cette journaliste a tenté une expérience très particulière : pendant 18 mois, elle a vécu comme un homme. « Dans un extraordinaire mélange de jeu d’acteur, de déguisement et d’audace, elle a vécu comme un homme, parmi les hommes », raconte cet article (en anglais). L’article tout entier est passionnant, mais je m’attarderai ici sur le récit qui est fait des « soirées entre mecs », notamment dans les clubs de strip-tease. Norah Vincent y découvre une chose qu’elle n’avait jamais imaginé : elle décrit une expérience « infernale, dégradante pour les danseuses, et encore plus pour les hommes ». « J’ai vu les hommes là-bas, j’ai vu leurs regards. Ce n’est pas une question d’appréciation de la femme, ni de leur propre sexualité. C’est une question d’envie irrépressible, et… ça n’est pas toujours une partie de plaisir. » Alors même qu’elle est lesbienne, et donc attirée par les femmes, elle a déclaré ne jamais avoir été excitée par ces visites : « J’ai vraiment pris la différence entre les sexualités masculines et féminines en plein dans la figure. La sexualité féminine est intellectuelle, mentale… pour un homme, c’est quelque chose d’incontrôlable ».

Cette expérience a été tentée aux États-Unis, où la relation homme/femme est excessivement codifiée, en tout cas dans ses débuts (nombre de « dates », délai à respecter avant de répondre aux SMS, etc.), ce qui explique d’ailleurs qu’aller à un club de strip-tease soit si courant. En France, où la relation est plus spontanée, elle est moins porteuse de pression, et l’homme a donc moins besoin de ces exutoires. Et heureusement. En revanche, ce que cet article montre, c’est que la sexualité masculine est totalement différente de la sexualité féminine : quand une femme se plaint que « l’homme pense avec sa b… », c’est beaucoup plus vrai qu’elle ne le croit.

Attention ! Je ne dis pas que tout ça est incontrôlable, qu’on ne vienne pas m’accuser d’excuser les violeurs… Bien entendu, le contrôle s’éduque, et l’homme n’est pas un animal. Mais il n’empêche que la pulsion sexuelle est infiniment plus forte chez l’homme que chez la femme, et qu’elle est même d’une nature différente. C’est un fait avéré, démontrable d’ailleurs par des histoires de testostérone et autres, mais je ne maîtrise pas assez le sujet pour en parler en détails.

Revenons-en donc à mon client de prostituées. Qui est-il ? Dans l’ensemble, c’est un homme, donc agité par des pulsions sexuelles fortes, qui ne peut les satisfaire autrement qu’en ayant recours à une solution extrême. Il me semble évident qu’en général le client de prostituées préfèrerait pouvoir faire autrement. Il ne se résout à consulter une professionnelle, comme on dit, que parce qu’il n’a pas le choix. (Et nous reviendrons plus loin sur les raisons qui font qu’il n’a pas le choix.) Pénaliser le client, c’est donc punir une des deux victimes. C’est quasiment (je dis bien « quasiment ») aussi absurde que de pénaliser la prostituée elle-même. Au contraire, ce qu’il faut pénaliser, c’est le proxénète : c’est lui qui instrumentalise la femme pour utiliser la misère de l’homme ; c’est lui qui exploite la femme, mais aussi l’homme. C’est lui qui en tire bénéfice. C’est donc lui qui doit payer, et pas ses deux victimes.

Imaginons pour être définitivement clair le cas d’un hypnotiseur qui utiliserait un homme pour lui faire aller en tuer un autre. La première victime serait la personne agressée, évidemment : c’est la prostituée. Mais l’hypnotisé, forcé à faire quelque chose qu’il ne voulait pas faire, n’est-il pas lui aussi victime, à un degré moindre mais non moins indéniable ? C’est logiquement l’hypnotiseur qu’on punira avec le plus de force et de fermeté.

Cette loi, proposée par une femme, pose l’homme en coupable par principe : imaginer qu’un homme puisse être lui aussi victime de sa propre nature ne viendra pas à l’esprit d’une femme, parce qu’elle ne peut pas comprendre la violence et la puissance de la pulsion sexuelle chez l’homme. Et la femme tente donc de faire de l’homme une femme, pariant qu’ensuite tout ira mieux ici-bas. Remarquons d’ailleurs qu’à l’inverse la femme est souvent pressée de devenir homme, notamment justement quand on veut lui faire croire qu’elle aussi a envie de s’envoyer en l’air n’importe quand, n’importe où, avec n’importe qui : c’est justement exactement ce qu’on ne veut plus que l’homme fasse, quand bien même son instinct le pousserait naturellement à le vouloir. C’est le même mécanisme que celui qui consiste à infantiliser les adultes tout en incitant dans le même temps les enfants à devenir adulte le plus tôt possible. J’ai développé ce point dans cet article, que je vous invite à relire si vous ne voyez pas de quoi je parle.

Jacques de Guillebon a donc raison quand il écrit « C’est donc à la conspiration de l’indifférenciation des sexes, dans la grande lignée du « mariage pour tous », que l’on assiste encore une fois » : c’est bien la même logique, le même mouvement.

Avec Saint Louis, faire le choix du réalisme,
aussi salissant soit-il

Cette loi est donc non seulement absurde (elle puni l’utilisateur de quelque chose qui n’est pas interdit), mais aussi inique (elle puni une des victimes au lieu du coupable) et dangereuse (elle accentue l’indifférenciation des sexes, base de la société). Nous noterons également qu’elle sera probablement inefficace, et qu’au contraire elle ne fera qu’aggraver la situation. En effet, en punissant le client, l’État le poussera non pas à arrêter d’aller aux putes (nous avons vu que pour la plupart c’était impossible – ou bien on frémit de penser aux solutions qu’ils pourraient trouver…), mais bien à y aller en se cachant encore plus. Les proxénètes, pour ne pas risquer de perdre trop de clients, vont développer des réseaux encore plus clandestins, pour que leurs clients puissent échapper à la police. Et il est évident que plus de clandestinité sera une très mauvaise chose pour les filles elles-mêmes : encore moins de contrôles, possibilités d’en sortir encore amoindries, exploitation poussée à son paroxysme. La prohibition aux États-Unis a donné de beaux résultats en la matière…

Ce qu’il faut au contraire faire, c’est encadrer ces pratiques, puisqu’on ne pourra les faire disparaître. Guillebon le rappelle : Saint Louis n’a pas fait autre chose, le même Saint Louis qui condamnait les blasphémateurs au fer rouge. Pas un bisounours, le mec. Et pourtant, il a rouvert les maisons closes. Parce que parfois vouloir garder les mains propres implique de ne rien faire, ce qui est souvent la pire des solutions. Et le meilleur moyen de finalement se les salir, les mains. Il faut donc encadrer d’un côté, pour assurer aux prostituées des conditions de travail décentes (et qu’on ne parte pas sur le débat « Ce sera jamais décent » : c’est vrai, mais mieux vaut moins pire…), des salaires qui ne fassent pas que glisser du client au proxénète, des contrôles sanitaires réguliers, un soutien psychologique de même, et une aide à la sortie pour celles qui le veulent. Et pourquoi pas ne confier ces maisons closes qu’à d’anciennes prostituées, qui comprendraient leurs filles, plutôt qu’à des hommes, qui – ça marche dans les deux sens – ne le pourraient tout simplement pas ? Et dans le même temps, il faut pénaliser avec force les proxénètes, il faut sauver les filles du trottoir, et ensuite, quand on aura déjà bien nettoyé, pénaliser le client qui persisterait à chercher l’illégalité.

Ainsi, bien sûr, on n’aura pas éradiqué la prostitution, mais on aura réduit ses effets néfastes. Un peu comme on ne peut éradiquer la mort, ce qui n’empêche pas de travailler à la rendre plus douce, moins terrible. Plus digne, en quelque sorte. Et pourtant, la mort ne sera jamais chose digne. La prostitution non plus.

À ceux (celle ?) qui voudraient encore me clouer au pilori, je demande une dernière faveur : si vous ne pouvez m’écouter, écoutez Fabrice Hadjadj. Dans La Profondeur des sexes, il écrit :

« La prostitution augmente, mais le plus vieux métier du monde disparait. Les antiques prostituées françaises, héritières des maisons tolérées par Saint Louis, se plaignent de ces étrangères qu’on jette sur le trottoir comme des produits discount. La misère, le viol et la traite ne sauraient faire une vraie professionnelle. Pour cela il fallait tout le patrimoine de la chrétienté, de ces péripatéticiennes volontaires qui ne traitent pas le client en simple pompe à fric, mais savent pour leur pêché commun porter un cierge à Sainte Rita. La tante d’Édith Piaf était tenancière au grand cœur : un jour elle emmena ses filles en pèlerinage à Lisieux demander à la petite Thérèse la guérison de « la môme ». Comment la sainte, depuis son ciel de miséricorde, n’aurait-elle pas été touchée de ce bordel confit en Ave Maria ? Elle leur obtint le miracle. […] Mais la putain respectueuse, de nos jours, est remplacée par l’esclave drogué. Où recevait Irma la douce se trouve désormais Boonchu, le petit garçon thaï. C’est qu’à la charité catholique a succédé l’humanitarisme mondial. »

Si je mérite le pilori, il le mérite aussi, je crois. Hadjadj sait d’ailleurs très bien que « charité » n’est qu’un autre mot pour « amour ». Dans ce cas, sur notre pilori se trouvera aussi un certain Jésus, qui dit un jour à une prostituée notoire : « Il te sera beaucoup pardonné, parce que tu as beaucoup aimé… »

Guillebon, Hadjadj, le Christ. J’irai au pilori avec plaisir avec ces hommes-là.

Où l’on découvre que chez les Shadoks
aussi il y a des putes

Enfin, pour conclure (car je crois avoir fait le tour de ce que j’avais à dire. Vous me prouverez sans doute le contraire en commentaires…), je signalerai rapidement que cette loi est pour moi un exemple supplémentaire de Shadokisme. (Encore une fois, allez lire cet article-là et les deux qui suivent si vous ne comprenez pas de quoi je parle.) En effet, elle prétend lutter contre la prostitution, qui est elle-même rendue nécessaire par la misère affective de certains hommes. Mais cette misère affective, par quoi est-elle causée ?

Elle vient de ce qu’on nous a présenté le mariage comme un truc ringard dont personne ne veut (sauf les homos. Et encore, finalement ils s’en foutent…), qu’on nous a vendu le divorce comme la solution à tous nos problèmes, qu’on nous a affirmé que la fidélité c’était franchement has-been. Résultat, de plus en plus de gens se retrouvent seuls à un moment ou à un autre de leur vie.

Elle vient aussi de ce qu’on nous présente la réussite professionnelle comme la seule chose importante, si bien que beaucoup sacrifient leur vie à leur boulot, et n’ont donc plus le temps de développer des relations avec personne, et surtout pas avec des femmes, qui elles aussi de toute façon passent leur vie au boulot. Les sites de rencontre ne surfent que sur ce phénomène. Mais hélas, certains n’ont pas les moyens d’aller sur les sites de rencontre. Trop cher, trop peu de chances de plaire à quiconque, trop de pression à chaque rendez-vous… les raisons ne manquent pas de ne même pas s’inscrire.

Elle vient aussi de ce que la relation sexuelle est devenue un sport comme un autre… et certains, les mêmes peut-être qui étaient toujours les derniers choisis lors de la création des équipes au foot à la récrée, ne sont jamais sélectionnés, et restent toute leur vie sur le banc. Ou ne supportent pas la pression qui pèse sur l’homme, qui doit être non seulement performant au lit, mais aussi romantique, bosseur, riche, bonne mère pour le seul enfant qu’on acceptera de mener à terme…

Tout ça, ce sont les amis de la député Maud Olivier qui l’ont installé : divorce, avortement, mariage pour tous (donc pour plus personne). Ses amis idéologiques, qui le sont même quand ils font semblant de s’opposer, j’en ai déjà parlé dans cet article-ci. (Ce n’est donc pas que « la gauche » que je vise : « la droite » est tout aussi responsable.)

Et maintenant, ils veulent faire payer ceux qui sont les premières victimes de leur politique, en les présentant encore une fois comme les coupables parfaits. Ce sont pourtant les mêmes qui trouvent toutes les excuses du monde à tous les coupables qui emplissent nos tribunaux…

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